jeudi 23 février 2012

Les manakins, ces incroyables danseurs !

L'un des spectacles les plus fascinants à observer sous les tropiques en Amérique centrale et en Amérique du sud est sans aucun doute celui d'un lek de manakins. D'abord, qu'est-ce qu'un lek !  Un lek est un genre d'arène où plusieurs mâles de la même espèce viennent performer autant vocalement que vocalement devant quelques femelles qui, même si elles semblent indifférentes devant une telle dépense d'énergie, épient leurs moindres gestes pour élire finalement celui qui sera le géniteur de leur descendance. Alors que d'autres animaux préconisent les confrontations physiques pour déterminer qui gagnera les faveurs de la ou des femelles en présence, ces petits oiseaux que sont les manakins démontrent leur supériorité à travers des pas de danses, des sauts, des culbutes et aussi en émettant des sons qui mettent à contribution non seulement leur syrinx, mais également certaines autres parties de leur corps.

L'observateur qui voit de visu ces comportements ne peut faire autrement que d'être (dans l'ordre) surpris, étonné, subjugué, amusé et rempli d'admiration devant autant de talent et de persévérance. Car rien n'est acquis dans le monde des manakins. Les mâles lorgnant le harem des femelles doivent pratiquer des années avant de prétendre au trône. Quand on sait qu'une trentaine de mâles peuvent se rassembler dans un même lek, il est facile de comprendre que la compétition est grande et l'ÉLU représente vraiment la quintessence en matière de chorégraphie et de rendu sur le terrain.

Un mâle de Manakin casse-noisette / Manacus manacus gutturosus / White-bearded Manakin répond au claquement de mes doigts en surgissant tout près, les plumes de la gorge toutes ébouriffées (ce qui lui a valu son nom), à la recherche du prétendant mâle qui vient de produire ces sons. Photo prise à Folha Seca, Brésil, le 08 Août 2011.
Les 58 espèces de manakins de la famille des Pipridés (ordre des Passeriformes) sont réparties en 18 genres et en 146 taxons. Ils sont compacts, largement frugivores et ils hantent les forêts tropicales sèches ou humides des basses terres. Alors que les mâles sont habituellement très colorés, les femelles sont plutôt ternes dans leur livrée vert olive ou jaunâtre. Tout est court chez la majorité des manakins: la queue, les ailes également rondes et un bec épais, muni d'un faible crochet à son extrémité. Quelques espèces ont une queue plus longue, mais ce n'est pas la norme. Ils cueillent les fruits en voletant et ils complimentent leur diète avec des arthropodes. La femelle a la charge de construire le nid, d'incuber les oeufs et de nourrir les jeunes. Le mâle ne fait que danser et procréer, la belle vie quoi !!! Par contre, et heureusement pour la femelle, la couvée est petite, soit un à deux oeufs par nichée.

Les manakins mâles sont habituellement brillamment colorés. Si quelques uns sont moins exubérants dans leur plumage (le mâle du Manakin noir est entièrement...noir), d'autres arborent toute une gamme de formes et de couleurs inusitées:

1) le corps ou le dos noir lustré, jaune, orange ou bleu ciel
2) la tête et/ou la gorge blanche, jaune, rouge orangée ou dorée
3) les cuisses jaunes éclatants ou rouges
4) un bleu profond sur la poitrine ou sur le dos
5) une queue courte, longue, carrée, ronde, pointue, très fine qui peut même servir de fouet par un mâle excité

Ils ont aussi cette capacité de hérisser des parties de leur plumage pour faire apparaître une crête ou des aigrettes ou pour ébouriffer les plumes au niveau de la gorge ou du bas du dos. Ce sont des boules d'énergie qui peuvent passer jusqu'à 90% de leur temps au lek. La seule activité qui les éloigne du lek est la mue. Comment peuvent-ils faire pour se permettre d'investir autant de temps à établir et à maintenir ces arènes ? Le secret réside amplement dans le fait qu'ils sont frugivores. Les frugivores, contrairement aux insectivores ou aux carnivores, n'ont pas à chercher quotidiennement leur nourriture. Les sources de nourriture sont nombreuses et, surtout, elles ne bougent pas. Les manakins peuvent donc quitter leur lek, se rendre au lieu de nourrissage, s'empiffrer littéralement et revenir au point de départ dans un délai assez rapide. Ils peuvent répéter cette activité aussi souvent qu'ils en ressentent le besoin.

Deux exemples de lek

Même si j'ai eu la chance d'observer 31 des 58 espèces de manakins, je suis loin d'être un expert de leur comportement. Car il faut ajouter que, même si ces oiseaux peuvent être colorés, ils fréquentent les sous-bois ou les canopées des arbres où des milliers de branches et de feuilles s'entrecroisent et forment un écran difficile à percer. Les oiseaux sont petits de taille, se déplacent très vite et restent immobiles lorsqu'ils sont perchés. S'il n'était des sons qu'ils émettent, ils passeraient très facilement inaperçus. Cependant, j'ai pu surprendre à quelques reprises des manakins de deux genres différents en plein spectacle. Les manakins du genre manacus adoptent tous le même modus operandi. D'abord, présentons-les:

1) Manakin à col blanc / Manacus candei / White-collared Manakin
2) Manakin à col orange / Manacus aurantiacus / Orange-collared Manakin
3) Manakin à col d'or / Manacus vitellinus / Golden-collared Manakin
4) Manakin casse-noisette / Manacus manacus / White-bearded Manakin

et voici une illustration de leur "arène"




Les oiseaux performent très près du sol. Ils commencent par nettoyer les lieux en enlevant tous les éléments gênants qui pourraient distraire l'attention des femelles de leurs acrobaties (feuilles, branches mortes, débris de toutes sortes). Les éléments obligatoires à leur mise en scène sont peu nombreux, mais combien importants. Ils comprennent obligatoirement des repousses d'arbres qu'ils utilisent comme des perches stratégiquement positionnés. Ils veulent être observés sous tous les angles par les femelles et ils ne ménagent aucun effort pour en mettre plein la vue et plein les oreilles. Les oiseaux passent d'une perche à l'autre à une vitesse incroyable. Il est très difficile de les suivre, même à l'oeil nu. Ce n'est qu'après avoir compris leur routine incessante qu'on arrive à positionner nos jumelles sur les lieux précis où les oiseaux se perchent pendant une fraction de seconde. Quand une femelle adopte un mâle, elle se joint à sa course effrénée entre les tiges et elle va s'installer au sol, en dessous du point no 5. Quand le mâle se laisse glisser le long de la tige (à l'instar d'un pompier ou d'un batman moderne), il aboutit sur la femelle et il l'accouple en une fraction de seconde. David Snow, un chercheur américain, a étudié et filmé ces performances à multiples reprises et ce n'est qu'en visionnant ses prises de vue qu'il a découvert qu'une femelle a été accouplée alors qu'il n'avait rien perçu lors de l'observation de visu. Le mâle manakin est sûrement le spécialiste des "p'tites vites".

Passons maintenant au modus operandi des manakins du genre pipra . Qui sont-ils ?

1) Manakin auréole / Crimson-hooded Manakin
2) Manakin à queue barrée / Band-tailed Manakin
3) Manakin filifère / Wire-tailed Manakin
4) Manakin à tête d'or / Golden-headed Manakin
5) Manakin à tête rouge / Red-headed Manakin
6) Manakin à cuisses jaunes / Red-capped Manakin
7) Manakin à queue ronde / Round-tailed Manakin
8) Manakin à cornes rouges / Scarlet-horned Manakin

Ces espèces établissent leurs leks entre 2 et 6 mètres au-dessus du niveau du sol et leurs perches sont plus horizontales que verticales. Je me souviendrai toujours de ma première expérience avec le Manakin à cuisses jaunes. En fait c'était ma première expérience avec un lek de manakins et je ne connaissais absolument rien de leur comportement. Ça se passe le 26 décembre 1991. Alors que j'arrive sur le site de Punta Leona, au Costa Rica, mon ami Mario Grégoire, qui est présent sur le site depuis quelques jours,  me dit qu'il a découvert un lek de Manakin à cuisses jaunes sur le site même de ce vaste domaine hôtelier. Je m'y rends donc le 27 décembre et je suis subjugué par ce que j'y découvre.

Nous empruntons le sentier El Trogon et nous marchons à peine une centaine de mètres. Nous entendons des bruits hétéroclites, inconnus pour moi. Mario me fait signe d'arrêter et de lever la tête. J'aperçois juste au-dessus de moi, à environ trois mètres de hauteur et sur une branche horizontale, un petit oiseau très coloré qui exécute la célèbre "moon walk" de Michael Jackson. Un oiseau verdâtre se tient sur la même branche et notre danseur ne fait ni un ni deux et il chevauche pendant une fraction de seconde cet oiseau qui, on le devine facilement, est sans aucun doute une femelle de son espèce. Nous sommes alors secoués de fous rires incontrôlables. C'est tellement drôle de voir cet oiseau noir, aux cuisses jaunes, à la tête entièrement rouge et aux yeux jaunes exorbités qui danse comme un forcené pour gagner le droit de s'accoupler et de perpétuer la race. Je vous invite à visionner ce vidéo qui explique et montre bien le tout:

http://www.youtube.com/watch?v=YHCBPC-7Bq4&feature=related

Intéressant, n'est-ce pas ?  J'adore les balades en forêt tropicale. Il y a tant d'odeurs, d'images et de sons qui nous sont inconnus et qui piquent notre curiosité. La vie est présente partout et nous n'en percevons qu'une infime partie. Combien de fois passons-nous au côté d'êtres bien camouflés dans cette nature luxuriante sans même douter de leur présence ?  Heureusement pour nous, ces bijoux étincelants que sont les manakins sont tellement expressifs, ils sont tellement animés de cette force qu'on appelle la vie, qu'ils réussissent à illuminer les sous-bois de leurs jeux incessants.



Merci à Pierre Bannon pour cette belle photo d'un Manakin auréole / Crimson-hooded Manakin, prise à Vuelta Larga, Venezuela, le 24 novembre 2008.






mardi 7 février 2012

Aire de distribution historique du Pic à bec ivoire et 21 rapports d’observation  depuis 1944

Par Matt Mendenhall
Publié le 17 février 2006
Traduit le 7 février 2012
Par Laval Roy


L’observation du Pic à bec ivoire a été confirmée pour la dernière fois en Louisiane en 1944 et à Cuba en 1986.
Des observations possibles faites par des ornithologistes professionnels et amateurs depuis lors sont numérotées sur la carte  et sont détaillées un peu plus bas. Les teintes de vert sur la carte montre l’aire de distribution toujours s’amenuisant.



1. Highway 29, Comté de Collier, Floride, aux environs de 1950.

Observateur: L’ornithologue Allan Cruickshank, père du Merritt Island National Wildlife Refuge. 
Fait à noter :  Aujourd’hui, la Highway 29 est à la limite ouest du Big Cypress National Preserve.

2. Chipola River, Comté de Calhoun, Floride, 1950-52

Observateurs: Whitney Eastman, vice président de General Mills, Muriel Kelso, Davis Crompton, et John Dennis.
Faits à noter :  Crompton et Dennis avaient déjà trouvé le Pic à bec ivoire à Cuba en 1948. Suite à cette observation en Floride, des propriétaires fonciers soucieux de la conservation de l’espèce et le gouvernement s’associent pour donner à cet endroit le statut de réserve faunique. Mais, après  qu’aucune autre observation n’ait été faite sur le site,  le statut de réserve est abandonné en 1952.

Campephilus principalis bairdii photographié à Cuba en 1948 par Davis Crompton.


3. Sud de Tallahassee, Comté de Wakulla, Floride, Juillet 1952

Observateur:  Samuel A. Grimes, découvreur (en 1953) du premier nid connu du Héron garde-boeuf en Amérique du Nord.


4. Homosassa Springs, Floride, Avril 1955

Observateur: John K. Terres, ancien  éditeur du Audubon Magazine et auteur de The Audubon Society Encyclopedia of North American Birds. 
Fait à noter: Par peur du ridicule, Terres garde cette observation secrète pendant plus de trente ans.


5. Le bassin de l’Altamaha River, Géorgie, 1958

Observateur: L’ornithologue et écologiste forestier Herbert Stoddard a investi les dernières années de sa vie à l’étude des oiseaux tués par une tour de télévision dans le nord de la Floride.
Fait
à noter: Stoddard rapporte avoir vu l’oiseau à moins de 50 mètres alors qu’il est à bord d’un petit avion.
 

6. Près de Thomasville, Géorgie, 1958

Cette même année, Stoddard  rapporte aussi l’observation d’un couple dans une forêt de conifères (pins, épinettes) infectés par des coléoptères près de Thomasville.


7.  À l’ouest de l’ Aucilla River, Comté de Jefferson, Floride, 1959

Observateur: William Rhein.
 

8. Neches River Swamp, Texas, 1966 et 1968

Observateurs:  Les ornithologues amateurs Olga Hooks Lloyd (Avril 1966) et John Dennis (Décembre 1966 et Février 1968).
Faits à noter: Dennis rapporte avoir enregistré l’oiseau en 1968, mais, à l’époque,  quelques uns questionnent l’authenticité de cet enregistrement. Aujourd’hui, les experts en acoustique du Cornell Lab of Ornithology attestent qu’il s’agit bien d’un Pic à bec ivoire. En 1974, le Congrès assigne 84,500 acres dans l’est du Texas pour constituer l’actuelle Big Thicket National Preserve, en partie dû aux observations rapportées dans cette région.


9. Près de la base aérienne de Elgin, Floride, 1966

Observateurs:  Les ornith0logues amateurs Bedford P. Brown Jr. et Jeffrey R. Sanders.
Faits à noter: Les deux hommes entendent, et voient ensuite pendant 16 minutes, un couple de Pic à bec ivoire en train de briser l’écorce de pins attaqués par des coléoptères.


10. Région de Green Swamp, Comté de Polk, Floride, 1967

Observateur:  L’ornithologue David S. Lee, curateur émérite du département d’ ornithologie au North Carolina State Museum of Natural Sciences. 
Fait à noter: Après avoir vu une femelle de Pic à bec ivoire passer en vol à 25 mètres devant lui, Lee, qui est alors un étudiant, retourne au marais avec son professeur et ils observent de grands morceaux d’écorce – indices typiques de l’activité de nutrition chez ce pic.

11. Nord ouest du Lac Okeechobee, Comté de Polk, Floride,  de 1967 à 1969

Observateurs:  H. Norton Agey et George M. Heinzmann, qui s’adonnent à la recherche du Pic à bec ivoire, rapportent l’observation et l’écoute de l’oiseau à 11 occasions entre 1967 et 1969. 
Fait à noter:  Une plume trouvée près d’une cavité dans un arbre est identifiée comme la secondaire la plus interne d’un Pic à bec ivoire.


12. Atchafalaya Basin, Louisiane, 1971

Observateur: Fielding Lewis, président du conseil d’administration de la Louisiana Boxing Commission.
Fait à noter: Lewis prend deux photos pas tellement réussies d’un Pic à bec ivoire et il les envoie à George Lowery, ornithologue attaché à la Louisiana State University. Ce dernier les montre à ses pairs à la conférence annuelle de l’ American Ornithologists Union. À l’époque, les photos rencontrent beaucoup de scepticisme, mais, aujourd’hui, des ornithologues éminents les considèrent comme légitimes.


13. Noxubee River, Mississippi et Alabama, Mars 1973

Observateur:  L’ornithologue Jerome A. Jackson, auteur du livre "In Search of the Ivory-billed Woodpecker"
 et d’un article apparaissant dans la revue Birder’s World de Juin 2002, "The Truth is out there". 


14. Ogeechee River, 25 milles à l’ouest de Savannah, Géorgie, Juillet 1973

Observateurs:  Le révérend C. Deming Gerow et son fils, Jim.
Fait à noter :  Les Gerows, missionnaires en Argentine, sont bagueurs d’oiseaux et très familiers avec le genre Campephilus en Amérique du Sud.

15. Black Creek, DeSoto National Forest, Mississippi, 1978

Observateurs:  Les ornithologues Ronald Sauey, feu co-fondateur de l’International Carne Foundation, et Charles Luthin, directeur exécutif de la Natural Resources Foundation of Wisconsin.
Fait à noter:  Sauey entend un cri d’oiseau “ tout à fait conforme à l’enregistrement fait par Allen et Kellogg."


 
16. Pascagoula River, Mississippi, Février 1982

Observateur: L’ornithologue amateure Mary Morris de Biloxi, Mississippi


17. Loxahatchee River dans le Jonathan Dickinson State Park, Floride, Avril 1985

Observateur: Dennis G. Garratt.  
Fait à noter:  Il observe l’oiseau à une distance entre 10 et 15 mètres, pendant environ 15 minutes.

18. Near Yazoo River, Mississippi, Mars 1987

Observateurs:  L’expert du Pic à bec ivoire Jerome A. Jackson et un étudiant gradué, Malcolm Hodges,  écologiste gradué auprès de la Nature Conservancy of Georgia. 
Fait à noter:  Un oiseau répond à la repasse du chant d’un Pic à bec ivoire. Il approche en dedans de 150 mètres des observateurs  avant de disparaître.


19. Région d’Ojito de Agua, Cuba, Mars 1988

Observateur: Jerome A. Jackson 
Fait à noter: En compagnie d’autres ornithologues professionnels, il fait un suivi des observations faites dans cette région deux ans auparavant. Des cris de contact du Pic à bec ivoire sont entendus 8 jours différents durant l’expédition de 1988.
 

20. Pearl River Swamp, Louisiana, Avril 1999

Observateur:  Un chasseur de dindes, David Kulivan.
Fait à noter: Une recherche intensive dans cette région par des ornithologues professionnels ne permettent aucune évidence de la présence du Pic à bec ivoire.

21. Cache River, Arkansas, Février 2004

Observateur: Gene Sparling.
Fait à noter:  Plus tard en février, Sparling guide Tim Gallagher du  Cornell Lab of Ornithology, ainsi que Bobby Harrison, photographe, le long de la Cache River. Galligher et Harrison observent un Pic à bec ivoire. Cette observation confirme sans l’ombre de tout doute l’existence du Pic à bec ivoire.

Sources: Jackson, Jerome A., 2002, Ivory-billed Woodpecker (Campephilus principalis), dans The Birds of North America, No. 711 (The Birds of North America, Inc., Philadelphia); Jackson, Jerome A., 2004, In Search of the Ivory-Billed Woodpecker (Smithsonian Books, Washington, D.C.); Gallagher, Tim, 2005, The Grail Bird: Hot on the Trail of the Ivory-billed Woodpecker (Houghton Mifflin Co., New York); et le Nature Conservancy.



jeudi 2 février 2012

L'étrange Kakapo

L'extraordinaire Kakapo (Strigops habroptilus) est l'un des oiseaux les plus menacés de Nouvelle-Zélande, mais c'est aussi l'un des oiseaux les plus étranges qui aient jamais existé.

Exclusivement végétarien, il se nourrit de bourgeons, bulbes,
cônes, feuilles, fleurs, fruits, graines, pollen et des racines
de nombreux végétaux, en fonction des disponibilités.
Source: Wikipedia.
Ce perroquet géant, aux moeurs nocturnes, est autrefois répandu dans les forêts de hêtres des îles du Nord et du Sud de la Nouvelle-Zélande, ainsi que sur l'île Stewart. Son déclin commence probablement dès que les Maoris venus de Polynésie entreprennent de coloniser la Nouvelle-Zélande, vers 950. Neuf cents ans plus tard, lorsque les Européens débarquent à leur tour, ce déclin est déjà bien amorcé. Les Maoris puis surtout les Européens défrichent près des trois quarts de la forêt qui, jadis, couvrait presque toute la Nouvelle-Zélande. Des cerfs et des chamois sont introduits dans ce qu'il en reste, en même temps que se répandent les chats et les chiens, inséparables compagnons des colons, qui, par ailleurs, importent des prédateurs comme l'hermine. Le Kakapo étant un oiseau qui ne vole pas et qui possède un régime uniquement herbivore, toutes les transformations que les hommes apportent à son biotope l'affectent profondément.

Même dans la région montagneuse du Fjordland, dans l'île du Sud, réputée peu accessible, la petite population de Kakapos diminue rapidement au cours des années 1960. Plus récemment, vers 1970, l'espèce est même déclarée éteinte, car tous les oiseaux connus sont des mâles.

En 1976, l'histoire du Kakapo connaît un important rebondissement, lorsqu'une petite population est découverte sur un peu plus de 500 km carrés, dans une région reculée de l'île de Stewart. Or, cette population comporte quelques femelles, ce qui permet d'espérer la survie de l'espèce. Des recherches intensives sont menées et un programme de transfert des oiseaux vers des sites plus sûrs mis en place. En 1985, les effectifs de l'espèce sont estimés à 50 individus dont 12 femelles. Cependant, cette année-là, aucun poussin ne survit.

Voici un tableau, établi en 1999, montrant le nombre connu des Kakapos (source Wikipedia):



FemellesMâles
SubadultesAdultesSubadultesAdultesTotaux
FjordlandProbablement éteint depuis 1987
Stewart IslandPopulation relocalisée entre 1980 et 1997
Codfish Island41231635
Maud Island274417
Little Barrier Island01001
Chetwode Island00033
Pearl Island00066
Totaux62072962



Le Kakapo ne ressemble à aucun autre perroquet, sauf peut-être à la Perruche nocturne (Geopsittacus occidentalis) ou à la Perruche terrestre (Pezoporus wallicus), qui toutes deux vivent en Australie, où elles sont également très rares. Les Kakapos sont de gros oiseaux, les mâles pèsent plus de 3,5 kg en période de reproduction et mesure 66 cm de long; les femelles, plus petites, ne pèsent que 1,5 kg. Leurs muscles pectoraux, peu développés, ne leur permettent pas de voler. Ils ne peuvent que sauter ou se laisser tomber, les ailes étendues, d'une hauteur de quatre à cinq mètres. Cependant, ils courent à une vitesse surprenante, avec une étonnante agilité, dans des broussailles si denses qu'ils échappent facilement à la capture.

Le Kakapo, dont le nom CINFO complet est le Strigops kakapo (Strigops habroptilus), est également appelé perroquet-hibou, whakapapa ou kaka de nuit. C'est une espèce de perroquet nocturne endémique à la Nouvelle-Zélande,  Son nom signifie « perroquet de nuit » en Maori. Il est connu pour être le seul perroquet non-volant du monde, le plus lourd perroquet et l’un des oiseaux ayant la plus longue durée de vie du monde avec son espérance de vie de 60 ans.
Source: Demain les Oiseaux (1989) et Wikipedia.

Leur territoire actuel est entièrement constitué de petites enclaves dans la forêt tempérée, juste à la limite des arbres, sur l'île de Stewart et dans la région du Fjordland, où les Kakapos ont aussi accès à la dense forêt buissonneuse et à la prairie subalpine. Il est sans doute important qu'ils puissent passer de l'un à l'autre de ces deux types de milieu, car s'ils se nourrissent essentiellement sur la prairie, ils s'abritent, nichent et trouvent un complément alimentaire dans la forêt. Ils semblent se déplacer beaucoup sur les versants des montagnes, à la recherche de leur nourriture, et, pour les mâles, d'un lieu de parade nuptiale sur les crêtes montagneuses.

Ce sentier bien tracé fait partie de l'aire
d'une arène de parade nuptiale aménagée
par le groupe de mâles qui la partage.
Source: Demain les Oiseaux (1989)
Les parades du Kakapo sont sans doute l'un des aspects les plus curieux et les plus insolites de son comportement hors du commun. Les Maoris et les premiers explorateurs européens avaient remarqué un réseau complexe de pistes bien délimitées, qui traversaient les forêts des versants montagneux où vivaient les Kakapos. Les Européens pensèrent qu'il s'agissait des traces de chasseurs maoris et ils furent intrigués de les trouver encore aussi nettes des années après que les Maoris avaient cessé de les fréquenter. Ces chemins traversaient de curieuses dépressions en forme de cuvette. La végétation des bords était curieusement hachée, car des boulettes de feuilles ou de tiges pendaient à l'extrémité des plantes. Les Maoris savaient que ces sentiers étaient ceux des Kakapos, et ils croyaient que les oiseaux les empruntaient pour se déplacer à travers la forêt. Ils n'ignoraient pas non plus que le grondement extraordinaire qui résonnait certaines nuits d'été était produit par les Kakapos. Ils racontaient même que cet appel ne s'entendait que tous les cinq ans, lorsque les fruits du kiekie sont mûrs. Leur explication des dépressions étaient que les oiseaux les utilisaient pour entretenir leur plumage. Des récents travaux menés sur les quelques Kakapos survivants ont appris que les pistes étaient effectivement aménagées par les oiseaux, ainsi que les arènes, mais que leur usage n'était pas celui présumé. Seuls les mâles tracent les chemins et plusieurs d'entre eux partagent un même réseau, qui forme une aire de parade nuptiale.

Le lieu le plus important de la parade nuptiale du Kakapo est
la dépression, en forme de cuvette, où il gronde. Elle est
placée sous les racines d'un arbre afin de créer un écho.
Source: Demain les Oiseaux (1989).
Chaque mâle, en revanche, utilise une dépression différente, qui lui sert d'amplificateur pour lancer son grondement, semblable à celui d'un butor, pour attirer une femelle. Aucun autre oiseau n'a découvert le haut-parleur. Au contraire, l'usage de leks, i.e. l'aménagement d'arènes pour la parade, se retrouve chez beaucoup d'autres oiseaux de l'hémisphère Nord, comme les tétras en Europe ou les manakins en Amérique du Sud. Les mâles s'exhibent sous leur plus bel aspect dans ces leks, tandis qu'alentour, les femelles viennent faire leur choix. Après les accouplements, ces dernières se retirent dans le nid qu'elles ont construit à proximité. Chez les espèces qui construisent ou aménagent des leks, le mâle est généralement beaucoup plus grand que la femelle, comme cela se produit chez les Kakapos. Cette différence s'explique, en partie, par la compétition dans le choix des femelles et les combats qui s'ensuivent. Au XIXième siècle, des récits sur les Kakapos rapportaient qu'ils étaient de redoutables combattants, luttant jusqu'à la mort, mais aucune observation récente n'a confirmé de tels comportements.

Pour produire un son aussi profond, l'oiseau gonfle son
corps jusqu'à ressembler à un ballon. Amplifié par la cavité,
son appel se propage sur plusieurs kilomètres, à travers les
collines. Source: Demain les Oiseaux (1989).
De même, les Kakapos se reproduisent plus souvent que tous les cinq ans, comme le voulait la tradition maori. Cependant, il a été confirmé que l'appel des mâles ne s'entendait pas tous les ans. Cet appel singulier est certainement lié à la reproduction; on peut en déduire que celle-ci n'est pas annuelle, mais probablement liée à une certaine abondance des ressources alimentaires. Un mâle est capable de lancer son appel plusieurs nuits de suite, pratiquement sans discontinuer, avant de trouver un partenaire. Une telle activité, à laquelle s'ajoutent l'entretien régulier des voies qui desservent les différentes arènes de l'aire de parade et les conflits entre les mâles rivaux, explique pourquoi la période de reproduction est un moment aussi difficile. Les femelles, pour leur part, doivent couver et élever seules leurs poussins. Ainsi, mâles et femelles doivent être certains de trouver à proximité suffisamment de nourriture durant toute cette période.

Les curieuses boulettes de feuilles et de tiges mâchées qui ornent les plantes bordant les pistes des Kakapos sont dues au fait que les oiseaux broient les végétaux, pour en extraire les sucs, sans les arracher. Les fibres roulées dans leur bec par la langue forment ainsi des pelotes de cellulose. Celles qu'ils coupent sont, au contraire, tranchées comme par un sécateur. Ils se nourrissent d'une grande variété de plantes, dont ils consomment différentes parties depuis les fleurs, les feuilles, les fruits et de jeunes plantules, jusqu'aux racines qu'ils déterrent. Comme chez tous les Psittacidés, la mastication est effectuée par le bec, alors que les autres oiseaux utilisent leur gésier musculeux, souvent garni de petits graviers, pour broyer leurs aliments. Le gésier des perroquets est, au contraire, très rudimentaire, dans la mesure où sa fonction a été remplacée par leur bec.

C'est avec beaucoup de respect que Don
Merton, du Kakapo Recovery Program, enlace
un oisillon avant de l'examiner sous toutes les
coutures. Le dilemme principal pour les scien-
tifiques est d'aider les oisillons à atteindre l'âge
de procréer.
Source: The Princeton Encyclopedia of Birds.
Photo Margaret Shepard.
Le plus difficile dans l'étude des moeurs des Kakapos est de les repérer car ils sont nocturnes et ils fréquentent un milieu naturel très dense. Ce problème peut être résolu en recourant, à la fois, aux anciennes méthodes et aux techniques modernes. Ainsi a-t-on utilisé avec succès des chiens endurants, spécialement entraînés à ce type de chasse. Quelques oiseaux sont suivis grâce à de petits radio-transmetteurs, qui indiquent à tout moment leur position aux observateurs.

Et voilà qu'un nouvelle en date d'hier, le 01 février 2012, et glanée sur le site du Otago Daily Time  http://www.odt.co.nz/news/dunedin/196276/second-kakapo-death-month , nous dévoile une bien triste nouvelle. Sandra, une femelle Kakapo découverte sur Stewart Island en 1992, est retrouvée morte sur Anchor Island où elle avait été relocalisée. Le harnais, auquel était attaché un radio-émetteur, est le responsable de sa mort. L'oiseau s'est faufilé dans un enchevêtrement de branches et la courroie s'est malencontreusement prise de façon à empêcher l'oiseau de se libérer de sa fâcheuse position. Normalement, ce harnais est conçu pour se détacher de lui-même lorsque l'oiseau est emprisonné d'une façon ou de l'autre. C'est quand même paradoxal de constater que l'instrument permettant le suivi essentiel d'un oiseau en état critique d'extinction ait, en fait, constitué la cause principale de sa mort. Sandra n'aura jamais connu un grand succès au niveau de la procréation, n'ayant élevé finalement qu'un seul rejeton, Morehu, en 1999. La femelle ne peut procréer avant l'âge de 7 ans et elle ne le fera pas à toutes les années subséquentes. Les Kakapos nichent dans la végétation au sol, sur des rochers ou dans des cavités, entre des racines d'arbres. Ils pondent de 2 à 4 oeufs blancs. Même lorsqu'ils ne nichent pas, ils se tiennent de préférence dans un creux, sous un surplomb, sur la branche basse d'un arbre ou dans les buissons. Cette habitude les rend très vulnérables aux chats, aux hermines, et même aux rats. En une seule année, pas moins du quart des Kakapos qui avaient été recensés sur un site ont été dévorés par des chats.

En raison de son inaptitude au vol, le Kakapo est vite devenu une victime relativement facile pour les animaux introduits par l'homme sur les îles lointaines tels que les rats, les hermines et les chats. Voici les résultats d'une attaque par un chat. Aux alentours des années 1970, la communauté scientifique a même cru à l'extinction de cette espèce.
Source: The Princeton Encyclopedia of Birds. Photo Don Merton.
Le contrôle de ces chats est une priorité dans le programme de conservation des Kakapos, mais la meilleure solution est encore le transport des oiseaux sur des îles où ils retrouveront un habitat à leur convenance, sans prédateurs ni concurrents. Les derniers transferts semblent avoir réussi et désormais il sera possible d'aider cet étonnant oiseau à survivre pour que puissent en profiter les générations futures.

Le 11 mars 2009,  l'organisation Terra Nature annonce que le Department of Conservation (DOC) a recensé 103 Kakapos, en considérant la survie de tous les derniers-nés. En date du 3 juin 2011, il y avait 131 Kakapos.

En fin de semaine dernière, j'ai observé un groupe de Jaseurs boréaux / Bombycilla garrulus / Bohemian Waxwing près de chez moi, en banlieue de Québec, plus précisément à Sillery. Il y en avait facilement plus de 100. Soit sensiblement le nombre total des Kakapos restant sur la planète bleue. C'est déplorable de penser qu'une espèce aussi unique au monde soit si près de rejoindre les rangs des espèces disparues à jamais de la surface de la terre. Pourquoi ne nous réveillons-nous jamais à temps ?