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mardi 29 octobre 2013

Une rencontre inespérée avec une légende vivante.



Nous sommes le 6 novembre 2005. Nous venons de prendre le vol en transit qui nous amène de Newark NJ à Quito EC. Au bout d'une heure, je décide de prendre mon guide "The Birds of Ecuador de Robert S. Ridgely" afin de me remémorer les oiseaux que nous verrons dès le lendemain alors que nous serons en Amazonie.

À un moment donné, l'homme qui est assis à ma droite tend sa main gauche vers moi et il prend mon guide, le retourne et, en pointant la photo à l'endos du livre, il me chuchote:"That's me !". Je regarde la photo, la compare avec l'homme et je constate que c'est bien lui. De plus, son billet d'avion excède la poche de son veston et je lis Robert S. Ridgely. Je n'en reviens tout simplement pas. J'ai à côté de moi un homme qui a consacré sa vie à l'étude des oiseaux d'Amérique du Sud et qui a écrit de nombreux articles ainsi que des livres qui ont permis à des milliers d'ornithologues à travers le monde d'en connaître plus sur la richesse aviaire de cette partie de la planète bleue. Je connaissais Robert à travers ses écrits et surtout en étudiant son guide "A Field Guide to the Birds of Panama with Costa Rica, Nicaragua and Honduras". Lors de mon premier voyage au Costa Rica, en mars 1989, c'est le livre que j'avais utilisé (i.e. la première édition de ce livre), car celui de Alexander Skutch devait paraître plus tard la même année. J'en avais également entendu parler par l'entremise d'un ami commun, Martin H. Edwards, de Kingston ON. Ce dernier avait fait partie du premier voyage de groupe que j'avais organisé à Cuba en mars 1988. Martin, un professeur de physique au collège militaire de Kingston ON, est un grand voyageur qui a été le premier ornithologue au monde à voir un représentant de chacune des familles d'oiseaux. Il avait déjà établi son record en 1988, lors du voyage à Cuba. Je me souviendrai toujours que j'étais à ses côtés, lors de ce voyage, alors qu'il avait coché sa 4,600ième à vie, un Hibou maître-bois / Asio stygius siguapa / Stygian Owl.

Toujours est-il qu'après Cuba, il s'était rendu en Équateur où il avait coché près de 800 espèces en cinq semaines alors qu'il accompagnait Robert Ridgely. Martin m'avait écrit pour me raconter ses péripéties et il n'en revenait tout simplement pas de la connaissance extraordinaire de Robert concernant les chants d'oiseau. Comme il me l'écrivait: "...he knows every chip, every call of all the birds". Dans mes rêves les plus fous, je n'aurais jamais cru que je serais assis un jour à côté de Robert Ridgely et que je pourrais m'entretenir avec lui. 





Cet homme est d'une amabilité et d'une simplicité peu communes. Il me raconte qu'il se rend à Quito pour aller superviser des études de terrain et qu'il se retrouvera même près du Sacha Lodge lorsque nous y serons. Nous parlons de nos connaissances communes. De Martin H. Edwards, de Jane Lyons, de Francisco "Pancho" Sornoza et finalement de Ted Parker III. J'ai toujours été un fan achevé de Ted Parker III et quand nous en avons parlé, j'ai vu dans ses yeux passer une ombre de tristesse facilement compréhensible. Ted et Robert ont travaillé longtemps de concert lors de leurs expéditions scientifiques.


Un nouvelle espèce de grallaire a été découverte en 1997 et décrite scientifiquement en 1999. Elle a été nommée en l'honneur de Robert Ridgely, la Grallaire de Ridgely / Grallaria ridgelyi / Jocotoco Antpitta.


C'est donc en 1997 que Robert Ridgely découvrit cette nouvelle espèce tout à fait par hasard. Il était alors accompagné par un guide local, Lelis Navarette, et ils déambulaient dans un sentier pas très loin d'une route supportant un trafic commercial. Quand Robert entendit un "hoot" distant, mais fort, différent de celui d'un strigidé, il s'arrêta net. Il n'arrivait pas à associer le son à un oiseau qu'il connaissait. Quelques minutes plus tard, un oiseau d'assez bonne dimension sortit brusquement de la végétation et Robert ne parvenait pas à l'identifier. Il avait devant lui un oiseau inconnu de la science, une nouvelle et très distincte espèce de grallaire qu'il baptisa peu après "Jocotoco", d'après le son qu'elle émettait. Ainsi Robert Ridgely ajoutait une autre espèce au livre qu'il était en train d'écrire. En son honneur, on lui attribua le nom latin de Grallaria ridgelyi et le nom français de Grallaire de Ridgely. C'était bien mérité par un homme qui a tant contribué à faire connaître les oiseaux de l'Amérique centrale et du nord de l'Amérique du Sud. Au moins une douzaine de paires de Grallaires de Ridgely sont réputées vivre dans la réserve de Cerro Tapichalaca entre 2200 et 2700 mètres d'altitude. Tout de suite après la découverte de l'espèce, Robert Ridgely a mis sur pied la Fondation Jocotoco afin d'amasser des fonds pour acheter cette forêt et la soustraire à tout projet futur de déforestation. La réserve de Tapichalaca a donc constitué le premier projet d'investissement de la fondation dès 1998. Plusieurs autres sites ont été achetés depuis lors, garantissant la pérennité d'un grand nombre d'êtres vivants. 

J'ai eu le bonheur d'observer cette grallaire cinq ans après notre rencontre, soit le 4 décembre 2010, au même endroit où Robert l'avait d'abord découverte en 1997. J'étais accompagné de Anne, Jean-Jacques Gozard et Richard Yank alors que nous participions à un voyage de groupe dont le but était d'observer le plus d'espèces de grallaires possibles dans un périple qui nous menait du nord du Pérou jusqu'à Quito, la capitale de l'Équateur. Nous visions 15 espèces et nous avons terminé avec 19 espèces. Il y aurait bien d'autres billets à écrire sur ce voyage extraordinaire. 



  
À bientôt !



mardi 24 janvier 2012

Le Quetzal resplendissant. Le plus beau des oiseaux ?

Voici l'une des questions les plus embêtantes à poser à un ornithologue. Le plus beau ?  Mais les oiseaux sont TOUS beaux. Ils ont tous un petit quelque chose qui les rend intéressant à observer. C'est vrai que les oiseaux peuvent différer énormément par leur grosseur, leur forme, leur coloris, leur chant ou leur comportement. Et ce n'est pas toujours consciemment que nous sommes capables de discerner lequel de ces attributs rend une espèce particulièrement belle à nos yeux. Nous aimons une espèce dans son entité globale et la notion de beauté peut reposer sur seulement un des aspects mentionnés plus haut, mais ce dernier est suffisant pour nous faire oublier le reste.
 
Les grives et les solitaires sont affublés de couleurs plutôt ternes, mais leurs chants éthérés nous transportent dans un autre monde. Comparativement, les toucans et les araçaris, aux couleurs variées et parfois pétantes, ne font qu'émettre des sons tantôt rauques, tantôt grinçants. Les colibris, au plumage iridescent, sont des coups de coeur ambulants. Ces bijoux volants ne laissent personne indifférent qu'il s'agisse du Colibri géant / Giant Hummingbird (de la taille d'un Pipit d'Amérique / American Pipit) ou du Colibri d'Helen / Bee Hummingbird  (de la taille d'un gros bourdon). Je pourrais élaborer ainsi longtemps sur les différentes familles qui forment le vaste monde des oiseaux, car chacune d'elles recèlent des trésors garantis.
 
Quand on me pose cette question, ma réponse est sans équivoque: " L'espèce la plus belle est la prochaine nouvelle espèce que je vais observer". Je ne l'utilise pas comme faux fuyant, mais elle reflète ce que je pense vraiment. Mais si je tente de donner une réponse, je dois admettre que j'ai un faible pour une espèce que j'ai observée à quelques reprises au Costa Rica, le Quetzal resplendissant / Resplendent Quetzal. Voici une photographie prise par Suzanne Labbé de cet oiseau extraordinaire, à San Gerardo de Dota, au Costa Rica, en mars 2010.


Ma première observation de cette espèce a lieu le 27 juin 1991, alors que je me retrouve au Costa Rica, plus précisément à Monteverde, un parc reconnu pour héberger cette espèce spectaculaire. Je suis accompagné de mon ami ornithologue Mario Grégoire. L'oiseau repéré est une femelle haut perchée qui ne nous montre pas toutes les subtilités de son plumage. De toute façon, la femelle ne possède pas les longues plumes sus-caudales du mâle, ni la crête "punkie" du mâle. Cependant, je retrouve dans mes notes le rapport d'une autre rencontre effectuée en 1998, toujours au Costa Rica. Je guide alors un groupe de Québécois dans l'un de mes voyages organisés dans ce pays.  Voici ce rapport tel qu'écrit à ce moment-là.
 
"Le 6 Mars 1998, Marino Chacon, le guide attitré à l'auberge Savegre de San Gerardo de Dota, amène notre groupe près d'un site de nidification du Quetzal resplendissant.  C'est avec beaucoup de respect et d'attention que le groupe observe une femelle occupant l'ouverture du nid.  Les quetzals creusent leurs nids dans le bois pourri. Ils ne possèdent pas le bec fort du pic et ils ne peuvent donc s'attaquer au bois sain. Les troncs choisis sont souvent très droits et peuvent être situés en forêt ou dans une clairière adjacente à un boisé.  L'ouverture, oblongue plutôt que ronde, a de dix à douze cm de diamètre. Elle peut se retrouver entre quatre et vingt sept mètres du sol. Dans l'exemple qui nous occupe, l'excavation a été faite dans un tronc brisé, dont l'état de pourriture ne fait aucun doute, et le nid se trouve à environ huit mètres du sol. Les deux partenaires creusent l'intérieur du nid et ils contribuent de façon égale à la couvaison. Marino nous apprend que la relève se fait environ aux trente minutes. Aujourd'hui, nous ne pouvons observer ce changement, car le temps nous manque. Nous observons ensuite 3 mâles et 1 femelle, un peu plus haut en bordure de forêt."
 
Le mâle du Quetzal resplendissant est l'un des plus beaux oiseaux du monde. Il doit sa beauté à l'intensité et aux contrastes de sa coloration, au lustre et au chatoiement de son plumage, à l'élégance et à la symétrie de ses formes et à son port noble. Sa tête entière et son dos sont d'un vert intense et chatoyant. Sa poitrine, son ventre et ses plumes sous-caudales sont d'un riche cramoisi. Le vert de sa poitrine rencontre le rouge de son ventre en une ligne concave. Sa tête est ornée de plumes raides qui forment une crête bien définie sur le front. Son bec, d'un jaune brillant, est plutôt petit pour un trogon de cette envergure. Son oeil brillant, presque noir, est bien en évidence parmi les plumes vertes de sa face et il est dépourvu des cercles oculaires blanc, bleuté ou jaune de plusieurs trogons. Au repos, ses rémiges sont cachées sous des couvertures formées par de longues et duveteuses plumes d'un vert doré qui , se réunissant en pointes, viennent contraster avec le cramoisi des flancs. Le bout foncé des rémiges, qui s'étendent au-delà des couvertures sus-alaires,  contraste avec le croupion vert au-dessus duquel elles se retrouvent. Les plumes sombres du centre de sa queue sont totalement cachées sous de longues sus-caudales. Ces plumes duveteuses sont vert-doré avec des iridescences violettes ou bleues. Deux à trois de ses plumes centrales sont plus longues que l'oiseau lui-même (l'oiseau avec la queue mesure environ 36 cm et les plumes centrales peuvent excéder la queue jusqu'à 64 cm, pour une longueur totale de 100 cm). Fines et flexibles, elles se croisent au bout de la queue et forment une traîne impressionnante lorsque l'oiseau est en vol. Quand il est perché sur une branche d'où pend du lichen , il est difficile de différencier les plumes et le lichen qui ondoient à l'unisson sous un vent léger.

Les dessous blancs de sa queue contrastent avec le ventre rouge quand il est observé de face ou lorsqu'il passe en vol au-dessus de la tête. Et pour ajouter encore plus d'éclat à cet habit d'apparat, le vert métallique de la tête et du dos change en bleu ou en violet quand vu sous un éclairage favorable.

Dans cette autre photo prise par Suzanne, également en mars 2010, il faut noter les deux plumes sus-caudales qui se retrouvent au-dessus de la tête du mâle lorsqu'il pénètre dans la cavité pour couver ou surveiller le nid.  Ces plumes étant trop longues pour se loger à l'intérieur, l'oiseau n'a pas d'autre choix de se placer ainsi s'il veut les garder en bon état. 


Oui, le Quetzal resplendissant est tout à fait extraordinaire, mais il existe aussi d'autres espèces tout aussi remarquables. J'ai posé la question piège un jour à Martin Edwards, un physicien nucléaire ontarien (vivant à London), qui est le deuxième ornithologue mondial à avoir observé au moins une espèce d'oiseau dans chacune des familles répertoriées par la science moderne. Il l'a fait après avoir observé 3 500 espèces alors que le premier l'a fait après 5 200 espèces. Pour cette raison, Martin est dans mon coeur le PREMIER. J'ai donc osé lui poser la "question-qui-tue" et il m'a répondu sans hésiter: le Kagou huppé / Kagu. 

Le Kagou huppé ou simplement Cagou (Rhynochetos jubatus)  mesure environ 55 cm, de couleur grisâtre, aux longues plumes occipitales, au plumage blanchâtre orné de barres sur les ailes. Il est presque incapable de voler. C'est le seul représentant de la famille des Rhynochetidae et du genre Rhynochetos endémique de Nouvelle-Calédonie.
Photo Internet.
Le titre de "plus bel oiseau" est donc très subjectif et dépend de différents facteurs propres à chacun. Heureusement, la beauté ne dépend pas seulement de LA BEAUTÉ. Elle peut quelquefois référer à la difficulté d'observation, à la rareté de l'espèce ou tout simplement aux liens que l'observateur crée avec l'espèce. Et, je crois, ce facteur est le plus important.