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vendredi 12 septembre 2014

Le plus aristocrate de nos limicoles...



Je l'observe pour la première fois le 8 août 1989. Ça se passe sur la rive sud du grand fleuve Saint-Laurent à la hauteur de Sainte-Croix, dans le beau comté de Lotbinière. La zone côtière est sujette aux mouvements des marées et l'espèce vedette se présente à marée basse alors qu'elle envahit la zone intertidale en compagnie d'un petit groupe de Pluvier kildir / Charadrius vociferus vociferus / Killdeer.



Le Pluvier kildir ne cesse de nous démontrer pourquoi les taxonomistes ont judicieusement ajouté à son nom générique scientifique l'épithète latin "vociferus".



L'individu a été repéré la veille par Denis Talbot, un ami ornithologue du COQ (Club des Ornithologues de Québec). Comme j'habite Sainte-Croix à l'époque, je peux presque dire que c'est dans ma cour et je ne me fais pas prier pour m'y rendre à la bonne heure.

Arrivé sur les lieux, je commence par repérer les pluviers, ce qui se fait très rapidement. Suffit d'écouter et d'évaluer d'où proviennent les cris incessants du Charadrius vociferus. Une inspection minutieuse à la lunette d'approche permet de localiser l'espèce tant souhaitée. Un oiseau élégant, à la démarche précieuse et d'une grande beauté. Lors de ses déplacements, il se tient bien droit, élancé, racé. Lorsqu'il se penche, il semble le faire avec retenue, voire douceur et légèreté. Son manteau est beige, sa couronne est striée de lignes étroites et délicates, les plumes de son dos sont bien marginées. Son bec est court, droit et fin. Son oeil noir et bien dégagé nous fixe avec curiosité plus qu'avec appréhension. Je vous le présente maintenant sans tarder, il s'agit du Bécasseau roussâtre / Tryngites subruficollis / Buff-breasted Sandpiper.



 


C'est un limicole qui n'éprouve aucune crainte lorsque ses pas croisent ceux d'un homme. C'est du moins son comportement lorsqu'il n'est pas accompagné de ces criards perpétuels que sont les pluviers et qu'il côtoie justement aujourd'hui. En effet, aussitôt que les pluviers partent en vol, avec ou sans raison, le bécasseau les suit. Heureusement, après une petite virée, ils reviennent se poser au sol... jusqu'à la prochaine fausse alerte. Et oui, malgré ce que je peux laisser paraître dans les dernières lignes, j'aime également beaucoup le Pluvier kildir. C'est juste que son babillage continuel ajoute un stress supplémentaire aux oiseaux présents. 






Il est normal de rencontrer le pluvier et le bécasseau ensemble puisqu'ils partagent les mêmes habitats lorsque le bécasseau passe en migration, soient: les milieux ouverts à herbe courte (terrains de golf ou d'aéroport, terres agricoles labourées), les plages et les vasières (quoiqu'il préfère les lieux plutôt secs). Le Bécasseau roussâtre niche dans la toundra dans les archipels arctiques canadiens, de même que dans le nord de l'Alaska et dans les Territoires du Nord-Ouest. Il hiverne au sud de l'Amérique du Sud. La plupart des individus utilisent les routes migratoires qui passent par le milieu du contient nord-américain au printemps et à l'automne; d'autres empruntent les corridors Atlantique ou Pacifique à l'automne. Ce sont virtuellement tous des juvéniles et ce sont justement ces oiseaux que nous avons la chance de trouver sur notre route.



Muni d'un bec court et droit, le Bécasseau roussâtre trouve sa nourriture à la surface du sol. Il se déplace rapidement, en bougeant la tête d'avant en arrière comme un gallinacé. Il peut agir à l'occasion comme un pluvier, soit en s'arrêtant et en surveillant tout autour pour finalement courir après une proie.




En septembre 2012 et 2013, Anne et moi avons eu la chance d'observer cette espèce lors d'un séjour d'une fin de semaine à l'île-aux-Basques, à environ 5 km au large de Trois-Pistoles, dans le Bas-Saint-Laurent. Même qu'ils étaient 3 en 2012. Les deux séjours ont eu lieu au début septembre de chaque année. La période la plus propice pour espérer trouver ce limicole se situe grosso modo de la fin août jusqu'à la mi-septembre. Comme le prouve la date de ma première observation à vie de cette espèce, il peut y avoir un flottement avant ou après la période estimée.


La famille des scolopacidés, à laquelle appartiennent le Bécasseau roussâtre et le Pluvier Kildir, rassemble des espèces qui démontrent une grande variété de comportements au niveau de l'accouplement. Ceci peut inclure un mâle qui s'accouple avec plusieurs femelles (polygénie), une femelle qui pond des oeufs pour plusieurs mâles (polyandrie) ou une monogamie normale. Quelques espèces utilisent un système d'arène (lek) où les mâles se pavanent dans leurs plus atours afin d'attirer l'attention d'une femelle qui choisira le plus attrayant pour s'accoupler. Il en est ainsi pour notre bécasseau vedette. Au lieu d'affrontements physiques, les mâles ouvrent les ailes et les pointent vers le ciel tout en basculant le haut du corps légèrement vers l'arrière. Cette position permet à la femelle de contempler les dessins du dessous des ailes et ce doit être passablement attirant puisqu'elle succombera à l'un des mâles présents dans l'arène (lek).


Le Bécasseau roussâtre appartient au genre Tryngites et il est monotypique, i.e. qu'il constitue la seule espèce du genre. Selon un estimé fait en 1996, la population totale mondiale était évaluée à environ 25 000 individus. Ce bécasseau est venu près de l'extinction dans les années 1920 en raison d'une chasse excessive, principalement au tournant du siècle alors que la population pouvait compter des millions d'individus. Durant les années 1980, des chercheurs ont constaté des baisses de 65% à 100% sur des sites de nourrissage au centre nord du Texas. Des constatations semblables ont été faites sur certains sites au Canada. La détérioration des sites de repos disséminés le long des corridors migratoires et sur les terrains d'hivernage dans les trois Amériques explique également cette diminution drastique du cheptel de l'espèce. Considérant les distances migratoires considérables devant être couvertes, un arrêt stratégique devrait être fait dans le nord de l'Amérique du Sud, mais l'endroit n'est pas encore connu.


Voici donc une autre espèce que nous nous devons de découvrir et d'observer avant qu'il ne soit trop tard. Le Bécasseau roussâtre est un véritable joyau, le seul représentant d'un genre qui s'éteindrait en même temps que l'espèce elle-même. La belle Planète bleue se dépouille de ses espèces à un rythme effréné et inquiétant. Il y a de plus en plus urgence à profiter de toutes ces beautés.


@ bientôt.


Bibliographie

del Hoyo, J., Elliott, A. & Sargatal, J. eds (1996). Handbook of the Birds of the World. Vol. 3. Hoatzin to Auks. Lynx Edicions, Barcelona.

Paulson, D. 2005.  Shorebirds of North America The Photographic Guide. Princeton University Press, New Jersey.

O'Brien, M., Crossley, R. & Karlson, K. 2006. The Shorebird Guide. Houghton Mifflin Company, New York.






mercredi 23 janvier 2013

Pourquoi les oiseaux tropicaux semblent-ils plus colorés que les nôtres ?



Cette question m’a encore été posée dernièrement et je me souviens qu'à l'époque de mes voyages organisés vers l'Amérique centrale, j'avais dû y répondre à quelques reprises. Après nos balades dans la forêt tropicale, où nous venions d'observer une bonne variété d'oiseaux plus colorés les uns que les autres, cette question était bien légitime. J'ai pensé dédier un billet à ce sujet. Je connais bien quelques bribes de la réponse, mais par crainte d’être trop évasif ou superficiel, j’ai préféré consulter à nouveau les ouvrages de Steven Hilty, auteur prolifique des livres « A guide of the Birds of Columbia » et « Birds of Tropical America ». J’adore sa façon d’écrire si descriptive. On se croirait sur le terrain, à côté de lui. Son écriture est imagée et fluide. Toujours est-il que, aujourd’hui,  je vais m’inspirer de lui pour tenter de répondre à cette si belle et si intrigante question.



Quand on voit des publicités sur les destinations au soleil, les mêmes éléments reviennent continuellement : des plages au sable blanc bordées de palmiers, des filles aux formes généreuses qui se camouflent très mal dans des bikinis minuscules et un perroquet ou deux qui semblent faire partie du décors. Voir les deux premiers éléments est assez facile en fin de compte, le deuxième se retrouvant dans l’environnement du premier. Mais rares sont les vacanciers de plage qui ont la chance d’observer beaucoup d’espèces d’oiseaux très colorées. Je me rappellerai toujours cette fois où, alors que je me baignais dans la piscine de l’Estrellamar, à Jaco Beach (Costa Rica), arrivent deux Québécoises qui, m’ayant vu précédemment avec mes jumelles au cou , me demandent : « Mais où sont donc les oiseaux qu’on nous promettait dans les brochures ! ». Je les regarde avec un petit sourire et je leur réponds : « Si ça vous intéresse de vous joindre à nous, nous nous rendons à l’embouchure de la rivière Tarcoles dans une heure et vous verrez alors des oiseaux assez beaux merci ! ». Même sous les tropiques, où les espèces sont si diversifiées,  il n’est pas évident que l’observateur un peu distrait en verra une tonne. Surtout sans l’aide de jumelles ou de lunette d’approche.



La première vraie question à se poser est d’abord celle-ci : les oiseaux vivant sous les tropiques sont-ils vraiment plus colorés que ceux vivant sous les zones tempérées ? Alors que nous sommes enclins à répondre tout de go dans l'affirmative, il faut bien considérer certains facteurs. La biologiste Mary Wilson et le peintre naturaliste Robert von Neumann de l’Université de l’Illinois ont été les premiers à aborder sérieusement cette problématique. Ils ont d’abord listé les espèces selon le critère du plumage, les colorés et les ternes. Il en a résulté une plus grande proportion d'oiseaux colorés que ce qui s'observe en Amérique du Nord et en Europe. Ils ont aussi conclu que le manque de couleurs n’était pas associé à des habitats particuliers et que des oiseaux colorés se retrouvaient autant en milieux ouverts qu’en forêt.



Dans une analyse plus détaillée de la variation des couleurs de plumage selon les différentes strates en forêts soient le sol, le sous-bois, la strate inférieure, la strate médiane et la strate supérieure des grands arbres, Stephen Bailey, de l’Université de Californie à Berkeley, arrive à d’autres conclusions. Il a noté qu’il y a plus d’oiseaux colorés sous les tropiques parce qu’il y a plus d’espèces en présence. La proportion des oiseaux colorés dans chaque région est semblable et les oiseaux aux couleurs ternes prédominent partout. Les naturalistes qui ont essayé d’identifier les moucherolles du genre Empidonax et les bruants d’Amérique du Nord ou les hordes de fourniers (furnariidé), de fourmiliers, de conophages (formicariidé) ou de moucherolles de tout acabit seront, sans aucun doute, enclins à dire que les oiseaux au plumage terne dominent partout. 
 

Conure de Vieillot / Maroon-bellied Parakeet
Alors que la diversité de couleurs se retrouvent plus en élévation ou chez des espèces fréquentant la strate supérieure (faîte) des arbres, les forêts des basses-terres abritent aussi leur part d’oiseaux colorés et ce sont ces oiseaux qui sont les plus susceptibles d’être observés par Monsieur tout-le-monde. Quelques uns des oiseaux les plus colorés et les plus fréquemment observés sont des oiseaux non-passereaux comme les perroquets, les colibris, les trogons, les toucans, les barbus ou barbicans, les jacamars et les momots. Comme les forêts tropicales sont vertes à l’année, il n’est pas surprenant de rencontrer plusieurs individus arborant cette couleur, par souci de mimétisme sans doute. Il faut avoir vu un groupe de perroquets ou de perruches disparaître complètement alors qu’elles  arrivent en vol et se perchent dans le feuillage. Même le très coloré Quetzal resplendissant disparaît aussitôt qu’il se perche sur une branche moussue.




Sous les latitudes tempérées, on note une augmentation similaire, mais dans les tons de bruns et de gris. Ceci semble être une conséquence directe de la plus grande abondance de ces couleurs dans les habitats tempérés, spécialement lors des mois où le feuillage est absent. Les habitats tropicaux ont eux aussi leur part d’oiseaux bruns et gris, mais ces derniers sont concentrés soit dans les strates inférieures de la forêt où le niveau de lumière est bas ou dans les forêts tropicales sèches, les étendues herbeuses et les déserts.



Grimpar des plateaux / Planalto Woodcreeper
Les colibris des genres Glaucis, Threnetes et Phaethornis (tous des Ermites), sont des habitants des strates inférieures des forêts tropicales et, contrairement à leurs congénères qui exhibent leurs plumages rutilants aux faîtes des arbres, ils portent des habits sobres de gris, de brun et de vert terne, dépourvus de couleurs iridescentes. De cette façon, les Ermites attirent peu l’attention sur eux. Les autres habitants des strates inférieures sont aussi très conservateurs dans les couleurs qu’ils arborent. Les grimpars, les fourniers, les fourmiliers et les troglodytes se confondent avec les feuilles sur ou près du sol, ou sur les troncs. Occasionnellement, un éclair de couleur viendra égayer les sous-bois, mais c’est toujours très éphémère. Les manakins viennent à l’occasion éblouir les yeux de l’observateur. Mais ces petits volatiles, toujours en mouvement, sont difficiles à localiser et donc, par le fait même, difficiles à attraper. Les manakins les plus colorés font leurs pariades dans des  « leks » , genre d’arènes où les mâles exhibitionnistes montrent à des femelles indifférentes (ou du moins, font-elles semblant de l’être !) leur panoplie de talents de danseurs accomplis en plus d’émettre des sons bizarroïdes, contenant sans nul doute des messages non équivoques. Ces « leks » peuvent réunir deux ou trois individus, mais leur nombre peut atteindre des douzaines en certains cas. Plusieurs yeux qui scrutent tout mouvement suspect sont alors mis à contribution pour prévenir le groupe de l’arrivée toujours possible d’un prédateur.



Les niveaux inférieurs de la forêt tropicale appartiennent donc aux oiseaux timides,  affublés d’un plumage terne et cryptique. En fait, certains fourmiliers ont tellement confiance dans leur habit de camouflage qu’ils n’hésiteront pas à émettre leurs chants sifflés ou leurs trilles alors qu’ils sont assis sur leurs nids. Plusieurs espèces d’oiseaux des sous-bois sombres ont également les yeux rouges, des cercles orbitaux, des becs et des pattes très colorés. Plusieurs fourmiliers ont les yeux entourés de peau, dépourvus de plume, et de couleur bleue ou blanche. Ce qui leur donne une allure masquée. On ne retrouve ces caractéristiques que très rarement sur les oiseaux se retrouvant au nord du Mexique. On ne peut définir avec précision le rôle de ces ornements , mais ils servent probablement de signaux bien compréhensibles par les autres habitants de ces lieux ténébreux.



Pour observer les oiseaux vraiment colorés, il faut les chercher dans la strate supérieure des grands arbres. Mais ce qui nous surprend d’abord, c’est de voir que,  pour camoufler les oiseaux à notre vue, les couleurs n’ont pas besoin d’être ternes. Tous ceux qui ont tenté de trouver un trogon, un quetzal ou un araçari perché à 30 mètres et plus de hauteur, savent très bien comment des couleurs éclatantes peuvent contribuer à « briser » la forme de l’oiseau. La faîte des arbres est un lieu de contrastes des lumières. Alors que la pupille de l’œil s’ouvre pour laisser pénétrer plus de lumière, nous perdons de l’acuité visuelle. De plus, nos rétines ne répondent pas immédiatement au changement drastique d’intensité lumineuse quand nous passons de la lumière vive à l’obscurité, de sorte que pour un moment, nos rétines demeurent stimulées et elles nous font perdre l’oiseau. Ces variations extrêmes de luminosité, quand l’oiseau quitte l’ombre pour la lumière vive et revient dans l’ombre, font la vie dure aux prédateurs qui essaieraient de localiser leurs proies avec précision.



Ce Colibri rubis-émeraude semble bien terne, mais ...


Bien que ce soit moins connu, plusieurs oiseaux tropicaux, en plus des colibris, ont des plumages iridescents. L’iridescence, qui est rendu possible non par la pigmentation mais par la structure particulière des plumes, est responsable des reflets vert bouteille des trogons, des reflets dorés et cuivrés des jacamars et des myriades de couleurs sur certains tangaras. Les couleurs iridescentes ne sont observables qu’à partir d’angles très restreints. En d’autres mots, l’observateur doit être le plus possible au même niveau que la source de lumière afin de profiter pleinement de l’effet.   

dès qu'il tourne la tête, de splendides couleurs apparaissent.


Comme conséquence de cette propriété, les oiseaux au plumage hautement iridescent vont paraître noirs et seulement une petite partie de l’oiseau va laisser échapper des rayons de couleurs. Nous n’avons qu’à penser au diamant qui ne nous renvoie que la lumière qui frappe certaines parties de sa surface composée de centaines de plans différents. Cette propriété cachera donc la vraie forme de l’oiseau et servira à le soustraire de la vue d’un prédateur. Lors de la pariade,  l’iridescence permet d’envoyer un message beaucoup plus direct et localisé que ne le ferait une coloration due à la pigmentation. 

 

Stephen Bailey note que l’iridescence est bien adaptée aux grandes variations lumineuses dans les forêts tropicales parce que l’ombre et  le feuillage épais réduisent les risques que la pariade pourraient attirer un prédateur potentiel. Par contraste, plusieurs habitats des zones tempérées sont plus ouverts, au moins selon les saisons, et la possibilité qu’un reflet iridescent pourrait être capté de plus loin par un prédateur est toujours plus présent. De plus, l’angle du soleil plus bas dans les zones tempérées, spécialement en hiver, aurait pour effet d’accentuer l’iridescence, ce qui rendrait l’oiseau encore plus vulnérable. Si les théories de Bailey s’avèrent exactes, les forêts tropicales peuvent vraiment procurer un environnement plus sécuritaire pour l’usage de couleurs iridescentes parce que la combinaison «  milieux plus ouverts et angles de rayons solaires plus bas »  ne prévaut pas sous les tropiques. L’iridescence disparaît presque complètement du plumage des colibris fréquentant les sous-bois et les seules tangaras avec des plumages iridescents sont ceux qui habitent les strates médianes et supérieures des forêts pluvieuses.


Cette photo extraordinaire du Colibri circé / Cynanthus latirostris / Broad-billed Hummingbird nous montre toute la richesse de couleurs que l'on peut retrouver sur un si petit oiseau. Ces couleurs sont avivées par pas moins de 6 flash électroniques qui éclairent le sujet en même temps et font ressortir tous les détails. Sans l'utilisation de flash, nous ne verrions scintiller que la partie du plumage qui serait éclairée par la lumière naturelle provenant de derrière nous. Photo prise le 25 avril à Patagonia, Arizona, US. Je remercie Paul Nadeau de m'avoir permis d'utiliser cette photo.



Plusieurs espèces de jacamars vivent dans les zones de forêts en basses-terres et peuvent sembler constituer des exceptions à première vue, mais ces oiseaux demeurent habituellement perchés, sans bouger, pendant de longues périodes de temps et souvent à l’ombre. Ce qui revient à dire que l’iridescence chez les oiseaux est associé à des espèces  qui sont relativement immunisées contre la prédation, comme le sont les colibris, ou à des espèces qui habitent des habitats où se côtoient la lumière vive et l’ombre. L’iridescence permet aux oiseaux vivant dans ces habitats d’utiliser des couleurs très vives pour envoyer des signaux sexuels ou sociaux alors que, simultanément, ils apparaissent foncés et demeurent invisibles la plupart du temps pour les autres créatures .



Quiscale bronzé / Common Grackle
Un petit nombre d’espèces des zones tempérées, tels les quiscales, les étourneaux et les hirondelles, arborent des plumages iridescents. Ces oiseaux peuvent compenser l’attraction apportée par leur plumage par le fait qu’ils se tiennent souvent en groupes et, dans le cas des hirondelles, par la maîtrise de leur vol rapide. À l’exception de quelques espèces sociales comme les manakins et les espèces acrobatiques et difficiles-à-capturer que sont les jacamars, les oiseaux colorés se tiennent majoritairement dans les strates supérieures des forêts pluvieuses. Quelques espèces, comme les toucans et les aras, peuvent se permettre le port de couleurs éclatantes, en partie à cause de leur grande taille qui limite le nombre de prédateurs capables de les attaquer et de les tuer. Pour la vaste majorité des oiseaux, cependant, ceci n’est pas vrai. Steven Hilty suspecte que les oiseaux peuvent se tirer d’affaires malgré leurs couleurs éclatantes à cause de leurs aptitudes à déceler les dangers de prédation et à leur comportement en recherche de nourriture. Ils se tiennent toujours en « feeding flocks » , ces regroupements de dizaines d’espèces différentes qui sont en maraude continuelle dans les strates médianes et supérieures des forêts, en quête de proies à débusquer. Le nombre d’yeux qui surveillent continuellement est un gage d’efficacité pour échapper aux prédateurs embusqués. Les mâles et les femelles des oiseaux tropicaux résidents, qu’ils soient colorés ou non, sont plus souvent similaires en apparence que le sont les espèces des zones tempérées ou les espèces qui migrent entre les zones tempérées et tropicales.  Ceci est encore plus observable quand les espèces migratrices « zones tempérées-zones tropicales » sont considérées. Les mâles sont souvent plus brillamment colorés que les femelles sous les latitudes tempérées, et dans quelques cas, les mâles  arborent un plumage plus terne lorsqu’ils sont sous les tropiques. À travers la sélection sexuelle, les mâles peuvent développer des plumages plus colorés ou des pariades amoureuses plus élaborées qui ne feront qu’accroître ses habiletés à attirer les femelles ou à décourager les rivaux. Si le mâle ne participe pas à la confection du nid et à l’incubation, ses talents acquis lui permettront de gagner le cœur de plus d’une femelle et d’augmenter ses succès de reproducteur. Le plumage brillant, qui est un indicateur de vigueur et de santé physique, est de première importance pour le mâle, car il doit compter dessus pour ré-établir sa dominance sur un territoire et  sur une ou des femelles à la prochaine saison des amours.



Les femelles des perroquets, des toucans, des momots, des tamatias et de plusieurs tangaras sont virtuellement identiques à leur partenaire. Ceci, selon les biologistes, résulte d’un processus de sélection plus sociale que sexuelle. Ceci est très évident chez les toucans. Ils ont les mêmes couleurs entourant les yeux et les mêmes marques sur le bec. Quoique le mâle a le bec souvent plus long. Les femelles qui sont autant colorées que leurs mâles vivent habituellement sur des territoires permanents et sont accouplées pour la vie. Elles assistent le mâle dans la défense du territoire et leurs couleurs brillantes est aussi une indication de leur agressivité et de leur niveau de compétitivité.



Calliste à tête verte / Green-headed Tanager
Les espèces d’oiseaux tropicaux les plus colorées sont habituellement celles qui se nourrissent essentiellement de fruits ou de nectar. Elles sont suivies par celles qui se nourrissent partiellement de fruits, alors que les légions d’espèces aux couleurs ternes se retrouvent dans les rangs des insectivores. Qu’est-ce qui explique tout ceci ?  David Snow, un ornithologue britannique de renom, a travaillé plusieurs années au fameux Asa Wright Nature Center de Trinidad. Dans son livre « The Web of adaptation », il dévoile que parce que les fruits sont si faciles à trouver, comparés aux insectes, les femelles des espèces frugivores peuvent se passer de l’aide de leur partenaire pour les soins du nid. Ceci accorde plus de temps aux mâles pour parfaire leurs pariades amoureuses. Ce qui amène une plus grande compétitivité sexuelle entre les mâles pour gagner les faveurs des femelles. Le mâle le plus performant, le plus en santé, obtiendra les faveurs des femelles et ses gênes de gagnant se perpétueront au travers sa progéniture. Et voilà la théorie de Darwin qui nous revient en plein visage. L’image évoquée par David Snow, i.e. celle de mâles dépensant  leur temps et leur énergie dans des groupes de célibataires qui attendent le passage d’une belle femelle pour étaler leurs talents de séducteurs, forme un réel contraste avec celle des insectivores qui doivent dépenser beaucoup d'énergie à épier leurs proies juste pour arriver à se sustenter eux-mêmes. Le surplus de temps que les insectivores passent à chercher leur proies, ajouté à la concentration qu’ils doivent y mettent, les rendent plus vulnérables à la prédation.




Ce qui nous impressionne le plus dans les régions tropicales est la très grande diversité des oiseaux. Et, au retour à la maison, c’est peut-être de l’assortiment incroyable des espèces colorées dans cette diversité que notre subconscient veut le plus se souvenir.



Nous ne pouvons vraisemblablement pas résoudre toutes les questions relatives aux coloris des  oiseaux qui vivent dans les zones tempérées et tropicales, mais nous avons la chance de comprendre certains aspects générant ces couleurs. Et qui oserait  nier qu’une grande partie du bonheur ressenti lors de l’observation des oiseaux  provient de leurs couleurs et des dessins qu’ils arborent ?

Nos anatidés arborent des plumages avec des zones iridescentes. Celles-ci se retrouvent souvent au niveau du miroir des ailes ou dans la région de la tête. Cette superbe Sarcelle d'hiver / Anas crecca carolinensis / Green-winged Teal a été photographiée par Paul Nadeau le 13 janvier 2012 à Tucson, Arizona, EU. Je le remercie de m'avoir permis d'utiliser cette photo.



À bientôt...






mardi 11 septembre 2012

Les poules boréales (partie 2)

Le Tétras du Canada

Ma première rencontre avec le Tétras du Canada remonte au 4 juin 1994. Je me trouve au Lac Gonzague, dans le Parc des Laurentides, près du kilomètre 172. Ça fait déjà quelques décennies que je rêve d'en observer enfin un de près. Oui, de près, car, aussi paradoxal que ça puisse paraître, cet oiseau gibier par excellence auprès des chasseurs est également l'animal vivant en forêt boréale qui est le moins farouche à l'approche de l'homme. Bien avant ma rencontre historique avec cet oiseau, des chasseurs m'avaient déjà raconté qu'il était possible de tuer un tétras avec un simple bâton, tellement il était confiant. J'étais plutôt sceptique et je me demandais s'il s'agissait de ragots ou de faits véridiques. Je me suis alors fait confirmer ces dires par un ami fiable qui était à la fois biologiste et chasseur. Loin de moi l'idée de vouloir en tuer un, mais je salivais déjà à l'idée que je pouvais modestement espérer en voir un de très très près. Mais le hic dans toute cette histoire, c'est qu'il est pratiquement absent de la vallée du Saint-Laurent et que c'est un oiseau de grandes étendues forestières. De plus, les habitats qu'il fréquente varient selon les saisons.

Au Québec, il se rencontre principalement dans les forêts de conifères (dominées par l'Épinette noire et le Sapin baumier) et dans les tourbières. Il aime les sous-bois arbustifs denses qui recouvrent une bonne partie du sol. Cependant, au printemps, à l'époque de la parade, il préfère un habitat moins dense afin de pouvoir accomplir les rituels liés à la formation des couples. Ensuite, il opte pour un habitat plus dense où la femelle peut nicher et élever sa couvée en toute sécurité et où le mâle est protégé des prédateurs lors de la mue. En été, on peut également apercevoir le tétras près des lisières de brûlés et dans des milieux ouverts, comme les clairières et les bleuetières où il s'alimente de fruits, de champignons, d'insectes et de plantes vertes. En hiver, il fréquente principalement les peuplements composés de Sapins baumiers, d'Épinettes noires, d'Épinettes rouges et de Pins gris, se nourrissant de bourgeons terminaux et d'aiguilles. Au Québec, l'Épinette blanche et le Mélèze laricin semblent être des essences importantes pour l'alimentation du tétras.

Lors de mes trois dernières expériences vécues en forêt boréale, dans le cadre de l'Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, j'ai pu parfaire mon étude du comportement de la femelle Tétras du Canada lorsque seule et lorsque accompagnée par des poussins. Nos travaux de recherches s'étendent, grosso modo,  entre le 1er juin et le 15 juillet. Cette période de 6 semaines nous permet de vivre d'abord la difficulté, puis ensuite la  facilité de repérage des tétras (et également des perdrix). Au cours des trois premières semaines de juin, les rencontres sont beaucoup moins fréquentes et les chances de tomber sur un mâle sont renforcés par le fait que les poules sont sur les nids, en train de couver. Il en est tout autrement lorsque les poussins sont présents et accompagnent leur mère.

Ce mâle Tétras du Canada s'immobilise à quelques mètres de moi, se pensant bien camouflé parmi la végétation. Quelques secondes auparavant, il picorait sur le bord du chemin forestier. Au début juin, il est plus fréquent de rencontrer des mâles, car les femelles sont assises sur les nids.

Alors que la femelle perdrix peut devenir agressive à mesure que la tension envers un possible prédateur augmente, la femelle tétras semble toujours garder son sang froid. Si elle est seule, elle continue à marcher lentement le long du chemin en avalant des petits cailloux, des végétaux ou des insectes. J'ai quelquefois accompagné ainsi des femelles sur une bonne distance.

Lorsqu'elle est accompagnée de poussins, elle attend au dernier moment pour s'envoler et aller se percher dans un conifère tout près, entre 2 à 3 mètres du sol, et elle reste immobile. C'est alors assez facile de prendre une photo potable. Si les poussins peuvent voler sur une courte distance, ils se perchent eux aussi à proximité en évitant tout mouvement qui pourrait les trahir. S'ils ne peuvent voler, ils se dispersent en courant sous la végétation. La femelle émet alors des notes gutturales répétées.

J'ai repéré cette femelle de Tétras du Canada simplement en entendant des notes gutturales tout près. Je me doutais bien qu'il s'agissait d'un tétras, mais je n'étais pas certain si c'était un Tétras du Canada ou un Tétras à queue fine. Je me suis approché de la source des sons et cette femelle s'est envolée pour se percher à environ 3 mètres du sol. Elle a continué à glousser, ce qui indiquait qu'elle communiquait avec des oisillons.

Et voici le trésor qui se cachait pas très loin. Un superbe oisillon d'au moins 10 jours puisqu'il pouvait se servir de ses ailes pour s'envoler et aller se percher à l'abri dans un conifère.

Si vous voulez surprendre une famille de tétras (ou de perdrix), circulez lentement dans les chemins forestiers tôt le matin ou en fin de journée à partir de la mi-juin. Ce sont les moments de la journée où les adultes amènent les jeunes plus à découvert pour se nourrir. Il est cependant tout aussi possible d'en rencontrer à toute heure de la journée si on passe beaucoup de temps sur le terrain.  

Le Tétras à queue fine

Le Tétras à queue fine (anciennement connue sous le nom de Gélinotte à queue fine) est le seul de nos tétraoninés à constituer des "arènes" (ou leks) lors de l'accouplement. Les mâles se regroupent sur des terrains dégagés, utilisés dans certains cas depuis des générations, où ils exécutent des danses destinées à gagner la faveur des femelles. Les concurrents, en nombre très variable, mais en moyenne une dizaine, occupent des sites individuels de quelques mètres de diamètre dans un endroit dégarni de végétation. Leurs gloussements et leurs caquètements s'entendent de loin, surtout à la fin d'avril ou au début de mai, mais parfois aussi à l'automne, à l'aube et au crépuscule (Edminster, 1954; Johnsgard, 1973). Cet oiseau est considéré encore aujourd'hui comme un nicheur résident rare dans le nord du Québec méridional, comme le signalait Normand David en 1980.

Je connais peu ce tétras que je n'ai rencontré qu'à seulement deux reprises. La première rencontre s'effectue le 27 juin 2011. Je suis accompagné par François Gagnon et nous sommes en transit entre deux parcelles prioritaires au nord du Réservoir Gouin. Voici les notes prises à ce moment dans mon carnet de terrain:

1 Tétras à queue fine décolle à partir du bord du chemin lorsque je circule sur un chemin forestier très large dans la parcelle 18WV07. Je le reconnais à sa queue pâle et pointue. J'avertis François qui n'a pas eu le temps de le voir et nous décidons d'essayer de retrouver l'oiseau. Nous revenons sur nos pas à bord du véhicule. Alors que François se dirige dans le boisé en bordure de route, je reste sur le bord du chemin et, moins d'une minute plus tard, je vois s'envoler 5 oiseaux. Vol groupé semblable à celui de la Perdrix grise où alternent battements d'ailes et glissades. Bruit sourd des ailes lors du décollage et cris de contact émis par les oiseaux, tel qu'enregistré sur mon Ipod (Sibley). Cette espèce est méga rare dans le secteur où nous nous trouvons.
Impossible de prendre une photo à ce moment-là, mais nous nous reprenons le 5 juillet 2012. Nous nous trouvons dans la parcelle 18UA03, située près de Matagami. Il est environ 18h30 et, avant de regagner la tente pour la nuit, nous décidons d'aller faire un tour de reconnaissance dans les chemins forestiers que j'aurai à couvrir le lendemain. Question de voir si ces chemins sont carrossables. Au détour de la route, nous apercevons un gros oiseau qui se tient sur le côté de la route. À voir son long cou, je pense et dit "perdrix", mais François aperçoit la queue et crie aussitôt "Tétras à queue fine". Là c'est l'excitation générale.

Au premier coup d'oeil, le long cou et la crête sur la tête, me font penser à la perdrix, mais François, en observant la queue pointue, fait entendre un tonitruant "Tétras à queue fine" .

Pendant que je cherche ma caméra sur le siège arrière du véhicule, François s'avance vers l'oiseau. Je lui demande de m'attendre un peu, car j'ai peur que l'oiseau s'envole avant que je n'aie eu le temps de le pixelliser. Mais non, l'oiseau ne s'envole pas et il se montre même très agressif. À un moment donné, il s'avance vers François les ailes ouvertes afin de l'effrayer.


Du moins, c'est ce que je crois. Mais ce qui suit démontre qu'il ne veut pas effrayer François, mais il veut plutôt faire s'envoler des poussins que ni François ni moi-même avons encore aperçu tellement notre attention est portée uniquement sur l'adulte qui nous fait face. Nous savons maintenant que nous avons affaire à une femelle et à sa nichée. L'excitation devient encore plus grande. À un moment donné, la femelle part en courant, le corps tendu vers l'avant, les ailes étirées et tenues à l'horizontal, un peu comme un mâle en train de faire sa parade au printemps. Elle se dirige vers nous...

  
et elle fait s'envoler 2 poussins cachés par la végétation et que nous n'avons pas encore vus.



Et elle n'arrête pas ce manège tant que les 9 poussins présents (du moins ce que je peux compter dans tout ce brouhaha) ne sont pas tous partis se cacher à l'abri dans la végétation. Une fois la nichée en sécurité, la femelle s'envole pas très loin dans un feuillu et voilà la seule photo que je peux en faire avant qu'elle ne s'éloigne encore un peu plus.



Et voilà ce que mes rencontres m'ont permis d'apprendre sur le comportement des poules des trois espèces de tétraoninés présentes au Québec. La moins agressive est, sans trop de surprise, celle du Tétras du Canada. En deuxième position, la femelle du Tétras à queue fine semble plus préoccuper à faire s'enfuir sa marmaille qu'à vouloir affronter physiquement le prédateur potentiel. Par contre, la femelle de la Gélinotte huppée est prête à mettre sa vie en péril pour défendre sa nichée.

J'aurais aimé expérimenter plus de rencontres avec le Tétras à queue fine, car une seule occasion peut ne pas refléter le comportement habituel. Si quelqu'un d'entre vous qui lisez ce billet a vécu une expérience différente avec ce tétras, j'aimerais bien en entendre parler.


jeudi 23 février 2012

Les manakins, ces incroyables danseurs !

L'un des spectacles les plus fascinants à observer sous les tropiques en Amérique centrale et en Amérique du sud est sans aucun doute celui d'un lek de manakins. D'abord, qu'est-ce qu'un lek !  Un lek est un genre d'arène où plusieurs mâles de la même espèce viennent performer autant vocalement que physiquement devant quelques femelles qui, même si elles semblent indifférentes devant une telle dépense d'énergie, épient leurs moindres gestes pour élire finalement celui qui sera le géniteur de leur descendance. Alors que d'autres animaux préconisent les confrontations physiques pour déterminer qui gagnera les faveurs de la ou des femelles en présence, ces petits oiseaux que sont les manakins démontrent leur supériorité à travers des pas de danses, des sauts, des culbutes et aussi en émettant des sons qui mettent à contribution non seulement leur syrinx, mais également certaines autres parties de leur corps.

L'observateur qui voit de visu ces comportements ne peut faire autrement que d'être (dans l'ordre) surpris, étonné, subjugué, amusé et rempli d'admiration devant autant de talent et de persévérance. Car rien n'est acquis dans le monde des manakins. Les mâles lorgnant le harem des femelles doivent pratiquer des années avant de prétendre au trône. Quand on sait qu'une trentaine de mâles peuvent se rassembler dans un même lek, il est facile de comprendre que la compétition est grande et l'ÉLU représente vraiment la quintessence en matière de chorégraphie et de rendu sur le terrain.

Un mâle de Manakin casse-noisette / Manacus manacus gutturosus / White-bearded Manakin répond au claquement de mes doigts en surgissant tout près, les plumes de la gorge toutes ébouriffées (ce qui lui a valu son nom), à la recherche du prétendant mâle qui vient de produire ces sons. Photo prise à Folha Seca, Brésil, le 08 Août 2011.
Les 58 espèces de manakins de la famille des Pipridés (ordre des Passeriformes) sont réparties en 18 genres et en 146 taxons. Ils sont compacts, largement frugivores et ils hantent les forêts tropicales sèches ou humides des basses terres. Alors que les mâles sont habituellement très colorés, les femelles sont plutôt ternes dans leur livrée vert olive ou jaunâtre. Tout est court chez la majorité des manakins: la queue, les ailes également rondes et un bec épais, muni d'un faible crochet à son extrémité. Quelques espèces ont une queue plus longue, mais ce n'est pas la norme.


Mâle de Manakin fastueux / Chiroxiphia linearis linearis / Long-tailed Manakin / Saltarín de Cola Larga. Photo réalisée le 08 mai 2016 au parc Biosfera La Sepultura, près de San Cristobal de las casas, Chiapas, Mexique.

 Ils cueillent les fruits en voletant et ils complimentent leur diète avec des arthropodes. La femelle a la charge de construire le nid, d'incuber les oeufs et de nourrir les jeunes. Le mâle ne fait que danser et procréer, la belle vie quoi !!! Par contre, et heureusement pour la femelle, la couvée est petite, soit un à deux oeufs par nichée.

Les manakins mâles sont habituellement brillamment colorés. Si quelques uns sont moins exubérants dans leur plumage (le mâle du Manakin noir est entièrement...noir), d'autres arborent toute une gamme de formes et de couleurs inusitées:

1) le corps ou le dos noir lustré, jaune, orange ou bleu ciel
2) la tête et/ou la gorge blanche, jaune, rouge orangée ou dorée
3) les cuisses jaunes éclatants ou rouges
4) un bleu profond sur la poitrine ou sur le dos
5) une queue courte, longue, carrée, ronde, pointue, très fine qui peut même servir de fouet par un mâle excité

Ils ont aussi cette capacité de hérisser des parties de leur plumage pour faire apparaître une crête ou des aigrettes ou pour ébouriffer les plumes au niveau de la gorge ou du bas du dos. Ce sont des boules d'énergie qui peuvent passer jusqu'à 90% de leur temps au lek. La seule activité qui les éloigne du lek est la mue. Comment peuvent-ils faire pour se permettre d'investir autant de temps à établir et à maintenir ces arènes ? Le secret réside amplement dans le fait qu'ils sont frugivores. Les frugivores, contrairement aux insectivores ou aux carnivores, n'ont pas à chercher quotidiennement leur nourriture. Les sources de nourriture sont nombreuses et, surtout, elles ne bougent pas. Les manakins peuvent donc quitter leur lek, se rendre au lieu de nourrissage, s'empiffrer littéralement et revenir au point de départ dans un délai assez rapide. Ils peuvent répéter cette activité aussi souvent qu'ils en ressentent le besoin.

Deux exemples de lek

Même si j'ai eu la chance d'observer 31 des 58 espèces de manakins, je suis loin d'être un expert de leur comportement. Car il faut ajouter que, même si ces oiseaux peuvent être colorés, ils fréquentent les sous-bois ou les canopées des arbres où des milliers de branches et de feuilles s'entrecroisent et forment un écran difficile à percer. Les oiseaux sont petits de taille, se déplacent très vite et restent immobiles lorsqu'ils sont perchés. S'il n'était des sons qu'ils émettent, ils passeraient très facilement inaperçus. Cependant, j'ai pu surprendre à quelques reprises des manakins de deux genres différents en plein spectacle. Les manakins du genre manacus adoptent tous le même modus operandi. D'abord, présentons-les:

1) Manakin à col blanc / Manacus candei / White-collared Manakin
2) Manakin à col orange / Manacus aurantiacus / Orange-collared Manakin
3) Manakin à col d'or / Manacus vitellinus / Golden-collared Manakin
4) Manakin casse-noisette / Manacus manacus / White-bearded Manakin

et voici une illustration de leur "arène"




Les oiseaux performent très près du sol. Ils commencent par nettoyer les lieux en enlevant tous les éléments gênants qui pourraient distraire l'attention des femelles de leurs acrobaties (feuilles, branches mortes, débris de toutes sortes). Les éléments obligatoires à leur mise en scène sont peu nombreux, mais combien importants. Ils comprennent obligatoirement des repousses d'arbres qu'ils utilisent comme des perches stratégiquement positionnés. Ils veulent être observés sous tous les angles par les femelles et ils ne ménagent aucun effort pour en mettre plein la vue et plein les oreilles. Les oiseaux passent d'une perche à l'autre à une vitesse incroyable. Il est très difficile de les suivre, même à l'oeil nu. Ce n'est qu'après avoir compris leur routine incessante qu'on arrive à positionner nos jumelles sur les lieux précis où les oiseaux se perchent pendant une fraction de seconde. Quand une femelle adopte un mâle, elle se joint à sa course effrénée entre les tiges et elle va s'installer au sol, en dessous du point no 5. Quand le mâle se laisse glisser le long de la tige (à l'instar d'un pompier ou d'un batman moderne), il aboutit sur la femelle et il l'accouple en une fraction de seconde. David Snow, un chercheur américain, a étudié et filmé ces performances à multiples reprises et ce n'est qu'en visionnant ses prises de vue qu'il a découvert qu'une femelle a été accouplée alors qu'il n'avait rien perçu lors de l'observation de visu. Le mâle manakin est sûrement le spécialiste des "p'tites vites".

Passons maintenant au modus operandi des manakins du genre pipra . Qui sont-ils ?

1) Manakin auréole / Crimson-hooded Manakin
2) Manakin à queue barrée / Band-tailed Manakin
3) Manakin filifère / Wire-tailed Manakin
4) Manakin à tête d'or / Golden-headed Manakin
5) Manakin à tête rouge / Red-headed Manakin
6) Manakin à cuisses jaunes / Red-capped Manakin
7) Manakin à queue ronde / Round-tailed Manakin
8) Manakin à cornes rouges / Scarlet-horned Manakin

Ces espèces établissent leurs leks entre 2 et 6 mètres au-dessus du niveau du sol et leurs perches sont plus horizontales que verticales. Je me souviendrai toujours de ma première expérience avec le Manakin à cuisses jaunes. En fait c'était ma première expérience avec un lek de manakins et je ne connaissais absolument rien de leur comportement. Ça se passe le 26 décembre 1991. Alors que j'arrive sur le site de Punta Leona, au Costa Rica, mon ami Mario Grégoire, qui est présent sur le site depuis quelques jours,  me dit qu'il a découvert un lek de Manakin à cuisses jaunes sur le site même de ce vaste domaine hôtelier. Je m'y rends donc le 27 décembre et je suis subjugué par ce que j'y découvre.

Nous empruntons le sentier El Trogon et nous marchons à peine une centaine de mètres. Nous entendons des bruits hétéroclites, inconnus pour moi. Mario me fait signe d'arrêter et de lever la tête. J'aperçois juste au-dessus de moi, à environ trois mètres de hauteur et sur une branche horizontale, un petit oiseau très coloré qui exécute la célèbre "moon walk" de Michael Jackson. Un oiseau verdâtre se tient sur la même branche et notre danseur ne fait ni un ni deux et il chevauche pendant une fraction de seconde cet oiseau qui, on le devine facilement, est sans aucun doute une femelle de son espèce. Nous sommes alors secoués de fous rires incontrôlables. C'est tellement drôle de voir cet oiseau noir, aux cuisses jaunes, à la tête entièrement rouge et aux yeux jaunes exorbités qui danse comme un forcené pour gagner le droit de s'accoupler et de perpétuer la race. Je vous invite à visionner ce vidéo qui explique et montre bien le tout:

http://www.youtube.com/watch?v=YHCBPC-7Bq4&feature=related

Intéressant, n'est-ce pas ?  J'adore les balades en forêt tropicale. Il y a tant d'odeurs, d'images et de sons qui nous sont inconnus et qui piquent notre curiosité. La vie est présente partout et nous n'en percevons qu'une infime partie. Combien de fois passons-nous au côté d'êtres bien camouflés dans cette nature luxuriante sans même douter de leur présence ?  Heureusement pour nous, ces bijoux étincelants que sont les manakins sont tellement expressifs, ils sont tellement animés de cette force qu'on appelle la vie, qu'ils réussissent à illuminer les sous-bois de leurs jeux incessants.



Merci à Pierre Bannon pour cette belle photo d'un Manakin auréole / Crimson-hooded Manakin, prise à Vuelta Larga, Venezuela, le 24 novembre 2008.






jeudi 2 février 2012

L'étrange Kakapo

L'extraordinaire Kakapo (Strigops habroptilus) est l'un des oiseaux les plus menacés de Nouvelle-Zélande, mais c'est aussi l'un des oiseaux les plus étranges qui aient jamais existé.

Exclusivement végétarien, il se nourrit de bourgeons, bulbes,
cônes, feuilles, fleurs, fruits, graines, pollen et des racines
de nombreux végétaux, en fonction des disponibilités.
Source: Wikipedia.
Ce perroquet géant, aux moeurs nocturnes, est autrefois répandu dans les forêts de hêtres des îles du Nord et du Sud de la Nouvelle-Zélande, ainsi que sur l'île Stewart. Son déclin commence probablement dès que les Maoris venus de Polynésie entreprennent de coloniser la Nouvelle-Zélande, vers 950. Neuf cents ans plus tard, lorsque les Européens débarquent à leur tour, ce déclin est déjà bien amorcé. Les Maoris puis surtout les Européens défrichent près des trois quarts de la forêt qui, jadis, couvrait presque toute la Nouvelle-Zélande. Des cerfs et des chamois sont introduits dans ce qu'il en reste, en même temps que se répandent les chats et les chiens, inséparables compagnons des colons, qui, par ailleurs, importent des prédateurs comme l'hermine. Le Kakapo étant un oiseau qui ne vole pas et qui possède un régime uniquement herbivore, toutes les transformations que les hommes apportent à son biotope l'affectent profondément.

Même dans la région montagneuse du Fjordland, dans l'île du Sud, réputée peu accessible, la petite population de Kakapos diminue rapidement au cours des années 1960. Plus récemment, vers 1970, l'espèce est même déclarée éteinte, car tous les oiseaux connus sont des mâles.

En 1976, l'histoire du Kakapo connaît un important rebondissement, lorsqu'une petite population est découverte sur un peu plus de 500 km carrés, dans une région reculée de l'île de Stewart. Or, cette population comporte quelques femelles, ce qui permet d'espérer la survie de l'espèce. Des recherches intensives sont menées et un programme de transfert des oiseaux vers des sites plus sûrs mis en place. En 1985, les effectifs de l'espèce sont estimés à 50 individus dont 12 femelles. Cependant, cette année-là, aucun poussin ne survit.

Voici un tableau, établi en 1999, montrant le nombre connu des Kakapos (source Wikipedia):



FemellesMâles
SubadultesAdultesSubadultesAdultesTotaux
FjordlandProbablement éteint depuis 1987
Stewart IslandPopulation relocalisée entre 1980 et 1997
Codfish Island41231635
Maud Island274417
Little Barrier Island01001
Chetwode Island00033
Pearl Island00066
Totaux62072962



Le Kakapo ne ressemble à aucun autre perroquet, sauf peut-être à la Perruche nocturne (Geopsittacus occidentalis) ou à la Perruche terrestre (Pezoporus wallicus), qui toutes deux vivent en Australie, où elles sont également très rares. Les Kakapos sont de gros oiseaux, les mâles pèsent plus de 3,5 kg en période de reproduction et mesure 66 cm de long; les femelles, plus petites, ne pèsent que 1,5 kg. Leurs muscles pectoraux, peu développés, ne leur permettent pas de voler. Ils ne peuvent que sauter ou se laisser tomber, les ailes étendues, d'une hauteur de quatre à cinq mètres. Cependant, ils courent à une vitesse surprenante, avec une étonnante agilité, dans des broussailles si denses qu'ils échappent facilement à la capture.

Le Kakapo, dont le nom CINFO complet est le Strigops kakapo (Strigops habroptilus), est également appelé perroquet-hibou, whakapapa ou kaka de nuit. C'est une espèce de perroquet nocturne endémique à la Nouvelle-Zélande,  Son nom signifie « perroquet de nuit » en Maori. Il est connu pour être le seul perroquet non-volant du monde, le plus lourd perroquet et l’un des oiseaux ayant la plus longue durée de vie du monde avec son espérance de vie de 60 ans.
Source: Demain les Oiseaux (1989) et Wikipedia.

Leur territoire actuel est entièrement constitué de petites enclaves dans la forêt tempérée, juste à la limite des arbres, sur l'île de Stewart et dans la région du Fjordland, où les Kakapos ont aussi accès à la dense forêt buissonneuse et à la prairie subalpine. Il est sans doute important qu'ils puissent passer de l'un à l'autre de ces deux types de milieu, car s'ils se nourrissent essentiellement sur la prairie, ils s'abritent, nichent et trouvent un complément alimentaire dans la forêt. Ils semblent se déplacer beaucoup sur les versants des montagnes, à la recherche de leur nourriture, et, pour les mâles, d'un lieu de parade nuptiale sur les crêtes montagneuses.

Ce sentier bien tracé fait partie de l'aire
d'une arène de parade nuptiale aménagée
par le groupe de mâles qui la partage.
Source: Demain les Oiseaux (1989)
Les parades du Kakapo sont sans doute l'un des aspects les plus curieux et les plus insolites de son comportement hors du commun. Les Maoris et les premiers explorateurs européens avaient remarqué un réseau complexe de pistes bien délimitées, qui traversaient les forêts des versants montagneux où vivaient les Kakapos. Les Européens pensèrent qu'il s'agissait des traces de chasseurs maoris et ils furent intrigués de les trouver encore aussi nettes des années après que les Maoris avaient cessé de les fréquenter. Ces chemins traversaient de curieuses dépressions en forme de cuvette. La végétation des bords était curieusement hachée, car des boulettes de feuilles ou de tiges pendaient à l'extrémité des plantes. Les Maoris savaient que ces sentiers étaient ceux des Kakapos, et ils croyaient que les oiseaux les empruntaient pour se déplacer à travers la forêt. Ils n'ignoraient pas non plus que le grondement extraordinaire qui résonnait certaines nuits d'été était produit par les Kakapos. Ils racontaient même que cet appel ne s'entendait que tous les cinq ans, lorsque les fruits du kiekie sont mûrs. Leur explication des dépressions étaient que les oiseaux les utilisaient pour entretenir leur plumage. Des récents travaux menés sur les quelques Kakapos survivants ont appris que les pistes étaient effectivement aménagées par les oiseaux, ainsi que les arènes, mais que leur usage n'était pas celui présumé. Seuls les mâles tracent les chemins et plusieurs d'entre eux partagent un même réseau, qui forme une aire de parade nuptiale.

Le lieu le plus important de la parade nuptiale du Kakapo est
la dépression, en forme de cuvette, où il gronde. Elle est
placée sous les racines d'un arbre afin de créer un écho.
Source: Demain les Oiseaux (1989).
Chaque mâle, en revanche, utilise une dépression différente, qui lui sert d'amplificateur pour lancer son grondement, semblable à celui d'un butor, pour attirer une femelle. Aucun autre oiseau n'a découvert le haut-parleur. Au contraire, l'usage de leks, i.e. l'aménagement d'arènes pour la parade, se retrouve chez beaucoup d'autres oiseaux de l'hémisphère Nord, comme les tétras en Europe ou les manakins en Amérique du Sud. Les mâles s'exhibent sous leur plus bel aspect dans ces leks, tandis qu'alentour, les femelles viennent faire leur choix. Après les accouplements, ces dernières se retirent dans le nid qu'elles ont construit à proximité. Chez les espèces qui construisent ou aménagent des leks, le mâle est généralement beaucoup plus grand que la femelle, comme cela se produit chez les Kakapos. Cette différence s'explique, en partie, par la compétition dans le choix des femelles et les combats qui s'ensuivent. Au XIXième siècle, des récits sur les Kakapos rapportaient qu'ils étaient de redoutables combattants, luttant jusqu'à la mort, mais aucune observation récente n'a confirmé de tels comportements.

Pour produire un son aussi profond, l'oiseau gonfle son
corps jusqu'à ressembler à un ballon. Amplifié par la cavité,
son appel se propage sur plusieurs kilomètres, à travers les
collines. Source: Demain les Oiseaux (1989).
De même, les Kakapos se reproduisent plus souvent que tous les cinq ans, comme le voulait la tradition maori. Cependant, il a été confirmé que l'appel des mâles ne s'entendait pas tous les ans. Cet appel singulier est certainement lié à la reproduction; on peut en déduire que celle-ci n'est pas annuelle, mais probablement liée à une certaine abondance des ressources alimentaires. Un mâle est capable de lancer son appel plusieurs nuits de suite, pratiquement sans discontinuer, avant de trouver un partenaire. Une telle activité, à laquelle s'ajoutent l'entretien régulier des voies qui desservent les différentes arènes de l'aire de parade et les conflits entre les mâles rivaux, explique pourquoi la période de reproduction est un moment aussi difficile. Les femelles, pour leur part, doivent couver et élever seules leurs poussins. Ainsi, mâles et femelles doivent être certains de trouver à proximité suffisamment de nourriture durant toute cette période.

Les curieuses boulettes de feuilles et de tiges mâchées qui ornent les plantes bordant les pistes des Kakapos sont dues au fait que les oiseaux broient les végétaux, pour en extraire les sucs, sans les arracher. Les fibres roulées dans leur bec par la langue forment ainsi des pelotes de cellulose. Celles qu'ils coupent sont, au contraire, tranchées comme par un sécateur. Ils se nourrissent d'une grande variété de plantes, dont ils consomment différentes parties depuis les fleurs, les feuilles, les fruits et de jeunes plantules, jusqu'aux racines qu'ils déterrent. Comme chez tous les Psittacidés, la mastication est effectuée par le bec, alors que les autres oiseaux utilisent leur gésier musculeux, souvent garni de petits graviers, pour broyer leurs aliments. Le gésier des perroquets est, au contraire, très rudimentaire, dans la mesure où sa fonction a été remplacée par leur bec.

C'est avec beaucoup de respect que Don
Merton, du Kakapo Recovery Program, enlace
un oisillon avant de l'examiner sous toutes les
coutures. Le dilemme principal pour les scien-
tifiques est d'aider les oisillons à atteindre l'âge
de procréer.
Source: The Princeton Encyclopedia of Birds.
Photo Margaret Shepard.
Le plus difficile dans l'étude des moeurs des Kakapos est de les repérer car ils sont nocturnes et ils fréquentent un milieu naturel très dense. Ce problème peut être résolu en recourant, à la fois, aux anciennes méthodes et aux techniques modernes. Ainsi a-t-on utilisé avec succès des chiens endurants, spécialement entraînés à ce type de chasse. Quelques oiseaux sont suivis grâce à de petits radio-transmetteurs, qui indiquent à tout moment leur position aux observateurs.

Et voilà qu'un nouvelle en date d'hier, le 01 février 2012, et glanée sur le site du Otago Daily Time  http://www.odt.co.nz/news/dunedin/196276/second-kakapo-death-month , nous dévoile une bien triste nouvelle. Sandra, une femelle Kakapo découverte sur Stewart Island en 1992, est retrouvée morte sur Anchor Island où elle avait été relocalisée. Le harnais, auquel était attaché un radio-émetteur, est le responsable de sa mort. L'oiseau s'est faufilé dans un enchevêtrement de branches et la courroie s'est malencontreusement prise de façon à empêcher l'oiseau de se libérer de sa fâcheuse position. Normalement, ce harnais est conçu pour se détacher de lui-même lorsque l'oiseau est emprisonné d'une façon ou de l'autre. C'est quand même paradoxal de constater que l'instrument permettant le suivi essentiel d'un oiseau en état critique d'extinction ait, en fait, constitué la cause principale de sa mort. Sandra n'aura jamais connu un grand succès au niveau de la procréation, n'ayant élevé finalement qu'un seul rejeton, Morehu, en 1999. La femelle ne peut procréer avant l'âge de 7 ans et elle ne le fera pas à toutes les années subséquentes. Les Kakapos nichent dans la végétation au sol, sur des rochers ou dans des cavités, entre des racines d'arbres. Ils pondent de 2 à 4 oeufs blancs. Même lorsqu'ils ne nichent pas, ils se tiennent de préférence dans un creux, sous un surplomb, sur la branche basse d'un arbre ou dans les buissons. Cette habitude les rend très vulnérables aux chats, aux hermines, et même aux rats. En une seule année, pas moins du quart des Kakapos qui avaient été recensés sur un site ont été dévorés par des chats.

En raison de son inaptitude au vol, le Kakapo est vite devenu une victime relativement facile pour les animaux introduits par l'homme sur les îles lointaines tels que les rats, les hermines et les chats. Voici les résultats d'une attaque par un chat. Aux alentours des années 1970, la communauté scientifique a même cru à l'extinction de cette espèce.
Source: The Princeton Encyclopedia of Birds. Photo Don Merton.
Le contrôle de ces chats est une priorité dans le programme de conservation des Kakapos, mais la meilleure solution est encore le transport des oiseaux sur des îles où ils retrouveront un habitat à leur convenance, sans prédateurs ni concurrents. Les derniers transferts semblent avoir réussi et désormais il sera possible d'aider cet étonnant oiseau à survivre pour que puissent en profiter les générations futures.

Le 11 mars 2009,  l'organisation Terra Nature annonce que le Department of Conservation (DOC) a recensé 103 Kakapos, en considérant la survie de tous les derniers-nés. En date du 3 juin 2011, il y avait 131 Kakapos.

En fin de semaine dernière, j'ai observé un groupe de Jaseurs boréaux / Bombycilla garrulus / Bohemian Waxwing près de chez moi, en banlieue de Québec, plus précisément à Sillery. Il y en avait facilement plus de 100. Soit sensiblement le nombre total des Kakapos restant sur la planète bleue. C'est déplorable de penser qu'une espèce aussi unique au monde soit si près de rejoindre les rangs des espèces disparues à jamais de la surface de la terre. Pourquoi ne nous réveillons-nous jamais à temps ?