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vendredi 6 septembre 2013

Des animaux rencontrés en boréalie




La forêt boréale est la zone forestière la plus septentrionale et la plus froide de l'hémisphère Nord. Elle forme, du nord au sud, une ceinture continue de 1000 km de largeur qui s'étend en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Il s'agit de la plus vaste zone de végétation du Canada, et elle couvre de grandes étendues dans chacune des provinces et territoires. Au Canada, la forêt boréale et ses boisés sont généralement peuplés de conifères, dont l'épinette noire, l'épinette blanche, le pin gris, le pin de Murray et le sapin baumier, et de mélèzes ou d'essences à petites feuilles caduques, comme le bouleau, le tremble et le peuplier baumier.*





Au cours de mes balades en forêt boréale québécoise, j'ai eu l'occasion de rencontrer, en plus des oiseaux, des animaux fascinants pour lesquels j'éprouve le plus grand des respects. On a beau dire que tous ces animaux sont bien équipés pour faire face à la rigueur de la température très changeante en forêt boréale, je ne peux tout de même m'empêcher de penser à tout ce qu'ils doivent endurer pour survivre et se reproduire. L'adulte de l'Élan d'Amérique ou Orignal (Alces alces) peut perdre 15 à 17 % de son poids net chaque hiver, voire plus lors d’hivers difficiles.***

La saison froide dure très longtemps comparativement à celle vécue aux alentours du 49ième parallèle.Au début juin, il n'est pas rare que la gelée couvre le sol avant le lever du jour. Les nuits peuvent être de froides à très froides, la température pouvant descendre en bas du point de congélation. Dès que les rayons du soleil apportent une chaleur réconfortante, ce sont les insectes piqueurs qui apparaissent. D'abord les maringouins (culicidés), puis les mouches noires (simulies), les mouches à chevreuil (tabanidés) et les brûlots (cératopogonidés). Il faut passer toute la journée (et quelques fois, une partie de la nuit) en compagnie de ces insectes pour mesurer tout le stress qu'ils peuvent occasionner aux êtres vivants qui les entourent.

Les moustiques piqueurs sortent surtout au coucher et au lever du soleil, lorsque les vents sont faibles, la température chaude et le niveau d’humidité élevé. Les principaux facteurs susceptibles de les exciter sont le mouvement, la chaleur que nous dégageons, les vêtements sombres, les odeurs corporelles et le gaz carbonique que nous produisons.**

Si j'étais un Orignal ou un Ours noir, je commencerais à m'inquiéter, car je correspondrais assez bien au portrait ci-avant décrit. Il est donc peu surprenant de constater que les orignaux et les ours circulent tôt le matin en bordure des chemins forestiers. Ces endroits plus ouverts sont pour eux une façon de fuir les insectes indésirables.

J'ai surpris cet Ours noir / Ursus americanus / American Black Bear  alors qu'il déambulait lentement le long d'un chemin forestier. Cet animal aime bien se nourrir des feuilles tendres des jeunes arbres qui repeuplent les bordures de route. Lorsqu'il vente, les mammifères profitent de ces milieux ouverts afin de se débarrasser des insectes piqueurs.

Il n'y a pas une seule parcelle de 100 km² en forêt boréale où je n'ai pas vu des traces d'orignaux le long des chemins construits pour atteindre les points de coupe forestière ou les mines. Par contre, mes rencontres avec le plus gros des cervidés du monde se comptent sur les doigts d'une seule main.

Un Orignal mâle quitte la route et regagne la végétation dense dès qu'il m'aperçoit.


Les mâles pèsent entre 500 kg et 700 kg, et les femelles pèsent entre 350 kg et 580 kg. Les petits pèsent environ 15 kg à la naissance mais grandissent rapidement. La hauteur à l’épaule peut dépasser deux mètres. Seuls les mâles possèdent des bois, qui peuvent dépasser 1,60 m de largeur et 20 kg ; ils sont larges et plats avec de petites pointes. Un élan découvert en Alaska en 1897 détient le record du plus grand cervidé connu : ce mâle atteignait 2,34 m à l’épaule, pour 816 kg. L’envergure de sa ramure était de 1,99 m. 

Malgré sa taille imposante et ses déplacements fréquents, il est très difficile à localiser. Sa vue n'est pas bonne, mais il peut compter sur son ouïe et son odorat pour repérer des sources de danger. L’Orignal supporte très bien le froid, mais souffre de la chaleur. Durant l’été, surtout en pleine saison des moustiques, il peut passer plusieurs heures par jour dans l’eau. L’Orignal est très à l’aise dans l’eau. Il plonge parfois à 5,5 m ou plus pour extirper des plantes au fond d’un lac ou d’un étang, et il peut nager sur 19 km. De tous les cervidés nord-américains, seul le Caribou / Rangifer tarandus caribou / Caribou est un nageur plus puissant. Très tôt, le petit de l'Orignal est capable de suivre sa mère à la nage sur une grande distance, posant à l’occasion son museau sur le dos maternel pour y prendre appui.

L'Orignal n'est pas un animal agressif, sa première réaction est d'éviter la confrontation. Mais une femelle accompagnée d'un veau peut attaquer un intrus qui s'approcherait en dedans d'une 20aine de mètres de distance. Quand j'ai aperçu cette mère Orignal, j'étais à au moins 50 mètres. La femelle s'est arrêtée dans le chemin, est restée une 30aine de secondes sans bouger et elle a décidé de rebrousser chemin, suivie de son veau.
Une belle surprise pour moi a été mes quelques rencontres avec ce chat surdimensionné qu'est le Lynx du Canada / Lynx canadensis / Canada Lynx. Nos ancêtres l'ont affublé du surnom de Loup-cervier. Comme le loup n'a jamais eu bonne presse auprès des hommes, il est fort à parier que sa présence n'était pas souhaitée et appréciée près des habitations humaines.

Ma première rencontre a lieu le 14 juin 2011 au nord de la réserve atikamekw d'Obedjiwan (au nord du réservoir Gouin en Haute Mauricie). J'en suis à ma deuxième participation à l'Atlas des Oiseaux Nicheurs du Québec et mon coéquipier est François Gagnon. Alors que ce dernier monte sa tente près d'un cours d'eau, je décide de m'éloigner et de me diriger vers un barrage de castors. Caméra en bandoulière, je tiens à profiter de toutes les occasions données afin de capter des images de cette belle nature. Après un quart d'heure, je décide de retourner vers le site de camping quand un gros chat sort de la végétation devant moi et il commence à marcher lentement dans la même direction que moi. Il est bien clair qu'il ne m'a jamais vu, ni senti car une légère brise caresse mon visage, indiquant un vent de face. Je suis tellement surpris par cette apparition que j'en oublie de vérifier les ajustements de ma caméra. Dès les premiers clics de la caméra, le félin s'arrête, pivote sur 270° et il me jette un regard au-dessus de son épaule droite. Il semble tout aussi surpris que moi. Il reste sur place à peine une couple de secondes et il s'enfonce dans la végétation... pour sortir à quelques mètres seulement de François et de sa tente. Et j'entends aussitôt François crier  "Laval, viens vite, il y a un lynx juste devant moi". "Je sais", lui dis-je, "c'est moi qui te l'ai envoyé". Voici la piètre photo qui a résulté de mon manque de sang-froid.


Par la suite, j'ai expérimenté cinq autres rencontres avec ce bel animal. Alors que pour quatre d'entre elles, l'animal était loin et trop peureux pour s'approcher, ma rencontre de l'an passé restera gravée à jamais dans ma mémoire.

On est le 10 juillet 2012 dans la parcelle 17PQ67, en Abitibi. Je suis occupé à observer un Viréo à tête bleue très en voix et également très agité (un beau code A), lorsque je tourne la tête et j'aperçois un lynx en plein milieu du sentier à environ cinquante mètres de distance. Il est arrêté et il me fixe. Je me dis qu'il a dû être attiré par l'agitation du viréonidé et qu'il vient constater la raison du brouhaha. Je me dirige vers le camion afin de saisir ma caméra. Je vais lentement, car je ne veux pas faire fuir l'animal. Il ne bouge pas. Je m'installe à l'extérieur du 4X4, accoté sur la porte du côté passager, la lentille de mon appareil bien appuyée sur le miroir du véhicule. Je ne bouge pas d'un poil et j'attends. Je prends des clichés de loin, car je suis certain que le lynx va faire comme d'habitude et qu'il va s'enfuir. Mais non, il me regarde et il se dirige vers moi très lentement.

Sa couleur, sa grosseur, les pattes arrières immenses faisant office de raquettes dans la neige, l'abondance de poils entre ses doigts, les longs poils fins ornant la pointe de ses oreilles et ceux pendant sous sa gorge indiquent bien qu'il s'agit du Lynx du Canada / Lynx canadensis.


Il est maintenant à vingt cinq mètres et il s'assied sans arrêter de me fixer. Il est tout à fait semblable à mon chat Phébi dont il partage la robe, les rayures et la même indifférence dans le regard. Ah ! ces félidés !

Remarquer la grosseur de ses "pantoufles".
Et il recommence à marcher, toujours dans ma direction. Il est maintenant à environ quatre mètres de moi et je m'avance devant le camion, car je vais le perdre de vue. Il s'arrête encore, me jette un regard un peu plus intéressé, mais dépourvu de toute agressivité.Quelle belle bête !


Je regarde ces photos et j'en suis encore ému. Un très grand moment et un très beau cadeau de cette belle nature.

Et voici maintenant la proie préférée de notre ami le lynx: le Lièvre d'Amérique / Lepus americanus / Snowshoe Hare.

Photo prise le 9 juillet 2012 dans la parcelle 17PQ75 en Abitibi.
Il est également une proie très recherchée par l'Aigle royal / Aquila chrysaetos, le Grand-duc d'Amérique / Bubo virginianus et l'Autour / Accipiter gentilis. Le Renard roux / Vulpes vulpes, le Coyote / Canis latrans et le Loup gris / Canis lupus sont également de bons consommateurs. Avec autant de prédateurs, il n'est pas surprenant de constater l'abondance de ce léporidé. 

Le Lièvre d’Amérique est l’un des herbivores dominants et une importante espèce-proie de la forêt boréale; à ce titre, il contribue à la diversité de cet écosystème. Puisqu’ils servent souvent de proie, les lièvres sont essentiels au maintien du réseau alimentaire de nos forêts. En fait, des recherches menées au Yukon ont montré que cet animal pourrait être une espèce clé ou centrale. L’exploitation forestière, les incendies de forêt, la conversion de l’habitat et le réchauffement de la planète modifient la répartition et la qualité des habitats forestiers. Le cycle de 10 ans du Lièvre d’Amérique et de ses prédateurs est un modèle unique, dominant et à grande portée dans les forêts canadiennes, et nous ne savons pas jusqu’à quel point la modification de l’habitat influera sur ce modèle.****

Une autre belle rencontre, et toujours surprenante, est celle faite avec un animal unique sous de multiples facettes: le Porc-épic d'Amérique du nord /Erethizon dorsatum / North American Porcupine. Comme l'Ours noir, il est plantigrade i.e. qu'il marche avec la plante du pied fermement posée sur le sol. Ce qui lui donne une démarche lourdaude et hésitante. Myope et très lent dans ses déplacements, il décampe, allant même jusqu'à galoper très maladroitement, dès qu'il s'aperçoit d'un danger potentiel.

Muni de milliers de piquants, le Porc-épic est bien protégé de ses prédateurs. Contrairement à la pensée populaire, l'animal ne peut lancer ces piquants vers un intrus. Il faut que l'agresseur touche le piquant pour que celui-ci s'incruste dans sa peau. Ces piquants sont remplis d'air à l'intérieur. Pour les enlever, il est recommandé de couper l'extrémité externe afin de faire sortir l'air.

Le Porc-épic se nourrit de végétation (feuilles, brindilles, écorces) et il n'est pas rare de le surprendre bien installé dans un feuillu. On peut alors l'approcher sans problème.
La chair de cet animal peut être manger crue, ce qui le rend très utile pour une personne qui serait perdue en forêt, sans nourriture et sans possibilité de se faire un feu. Comme pour bien d'autres animaux, il suffit de le frapper fermement sur le museau pour le tuer.

Un autre rongeur beaucoup plus commun que le porc-épic est le Castor du Canada / Castor canadensis / North American Beaver. Même s'il fait rager des gens qui, comme nous les Atlaseurs, doivent emprunter des chemins forestiers trop souvent endommagés ou littéralement mis hors d'usage par leurs barrages, il faut rendre à César ce qui revient à César. Les castors jouent un rôle très important en forêt, car ils aident à maintenir une plus grande biodiversité en créant des milieux humides qui attirent des espèces animales et végétales qui y sont inféodées. À chaque jour, cette évidence nous sautait au visage et nous faisions de longues haltes dans ces habitats.

Le castor m'a plusieurs fois surpris alors que j'écoutais religieusement tous les sons émis par les oiseaux aux alentours d'un barrage. Il a comme habitude d'aviser les environs d'un danger en frappant la surface de l'eau d'un coup sec de sa queue plate et musclée. En fait, il le fait en projetant son corps vers l'avant et en plongeant. Le bruit ainsi produit est puissant et il fait penser à un coup de feu.  De quoi provoquer tout un soubresaut !

Je n'ai croisé la Mouffette rayée / Mephitis mephitis / Striped Skunk qu'à deux reprises en quatre ans. On peut expliquer cet état de fait par ses habitudes de vie nocturne. Ce mustélidé vit aussi bien dans les zones boisées que dans les terres cultivées ou les zones urbaines. La présence de la Mouffette rayée est souvent dévoilée par son odeur caractéristique. Les glandes anales sont bien développées et peuvent projeter une sorte de musc d'une odeur nauséabonde et tenace lorsque la mouffette se sent menacée. Elle est capable de projeter son musc à près de 6 m de distance. La mouffette est connue sous le nom de bête puante par les francophones du Canada.*****

Quand j'ai pris cette photo la mouffette venait juste de se rendre compte de ma présence. L'effet de surprise s'est traduit par cette pose assez caractéristique. Elle se tient presque sur le bout de ses doigts, prête à orienter son postérieur vers moi. Devant mon immobilisme, elle va se détendre peu à peu pour continuer à fouiller le sable à la recherche d'insectes ou d'autres invertébrés.

Pour finir ce billet, voici maintenant un petit acrobate roux présent en forêt boréale: l'Écureuil roux d'Amérique /  Tamiasciurus hudsonicus / American Red Squirrel. Ce petit rongeur mue deux fois par année. En été, ses flancs ainsi que son dos prennent une teinte olive foncée et sont séparés de sa gorge ainsi que de son ventre de couleur blanche, par un mince trait noir. Sa tête, son postérieur et ses pattes sont colorés de divers tons de brun. En hiver, la couleur fauve de la queue atteint le dos et les traits noirs disparaissent. La tête, le postérieur et les pattes prennent des teintes plus pâles allant du brun très clair au marron. Le ventre se colore d'une teinte grise argentée.****** 

Ce petit démon roux n'endure aucun autre animal sur son territoire. Malgré son intelligence et sa grande persévérance, sa confiance excessive, son arrogance et sa grande curiosité lui coûtent souvent la vie. Il n'a pas l'avantage non plus lors d'un feu de forêt puisque son instinct lui dicte de grimper le plus haut dans les arbres au lieu de s'enfuir.


Sa nourriture préférée sont les cônes et elle y trouve son compte en forêt boréale. La grandeur du territoire d'un Écureuil roux est de 0.75 hectare. Un hectare équivaut à un quadrilatère de 100 m X 100 m (10 000 m²). Il est bruyant, peu sociable et très territoriale. Dès que nous pénétrons à l'intérieur des limites de son territoire, il nous le fait savoir en émettant des "chips chips" nerveux et insistants. À l'instar du lièvre, l'écureuil semble avoir été mis sur la terre pour servir de nourriture aux autres. Ses principaux prédateurs ailés sont l'Épervier brun / Accipiter striatus, l'Autour / Accipiter gentilis et la Crécerelle d'Amérique / Falco sparverius. Du côté mammifères, ce sont la Martre / Martes americana, le Vison d'Amérique / Neovison vison, le Lynx d'Amérique / Lynx canadensis et le Lynx roux / Lynx rufus.


J'ai également eu l'occasion de croiser deux fois un Loup gris, le Renard roux à plusieurs reprises et quelques Visons d'Amérique. Mais le tout s'est fait tellement vite que je n'ai pu prendre de photos.

J'espère profiter de la cinquième saison de l'Atlas des Oiseaux Nicheurs du Québec pour remédier à ces manques.

À bientôt.
.
Bibliographie consultée

*  http://www.thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/foret-boreale
**  http://synapse.uqac.ca/2011/face-aux-moustiques-soyez-fine-mouche/
***  http://www.hww.ca/fr/especes/mammiferes/l-orignal.html
****  http://www.hww.ca/fr/especes/mammiferes/le-lievre-d-amerique.html
***** http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouffette_ray%C3%A9e
****** http://educ.csmv.qc.ca/mgrparent/vieanimale/mam/ecureuilroux/ecureuilroux.htm

lundi 13 août 2012

L'Abitibi boréale

Me voici de retour après six semaines passées dans la forêt boréale de l'Abitibi, une autre très belle région du Québec que, malheureusement, trop peu de Québécois auront la chance de découvrir. Il faut dire en entrée de jeu que la distance à parcourir pour s'y rendre constitue à elle seule un obstacle sérieux. Il nous faut, à François et à moi, onze heures de route (environ 1 100 km), en partance de la ville de Québec, pour nous rendre à notre premier site de campement situé au nord de La Sarre. C'est dans le cadre du projet de l'Atlas des Oiseaux Nicheurs du Québec que nous sommes embauchés par le RQO (Regroupement Québec Oiseaux) pour aller couvrir dix neuf parcelles de 10 km X 10 km chacune, toutes éloignées en forêt boréale et qui ne seraient vraisemblablement pas couvertes par aucun des milliers d'ornithologues amateurs bénévoles durant les cinq années que dure ce projet d'envergure provinciale.

Dans ce coin de pays, l'été 2012 est extraordinaire du point de vue de la température. Du 4 juin au 13 juillet, nous ne sommes sérieusement embêtés par la pluie et le vent qu'à une couple d'occasions. Ceci nous permet d'optimiser notre présence en forêt avec 34 journées complètes passées en milieu forestier. L'éloignement fait que nous n'avons pour ainsi dire pas de commodité d'hébergement dans les endroits visités (camps forestiers ou pourvoiries). Le camping est à l'honneur jour après jour.

François Gagnon vient d'installer une bâche afin de nous protéger d'une pluie fine et il s'affaire à préparer le repas de fin de journée.

Le fait d'être continuellement en contact avec la nature, de jour comme de nuit, nous assure d'une couverture maximale de la faune présente tout autour. Ceci nous permet de répertorier plusieurs mammifères de dimensions très variées, allant du Condylure étoilé (taupe) jusqu'à l'Orignal. En raison de la courte durée de certaines rencontres, les espèces suivantes échappent à la lentille de ma caméra: Loup (à deux reprises), Ours noir (à 3 reprises), Loutre de rivière (par François seulement), Vison, Renard roux, Tamias rayé et Grande chauve-souris brune (une première pour moi au Québec). Par contre, je peux me reprendre avec d'autres animaux, dont ceux-ci:

Lynx du Canada / Lynx canadensis / Canada Lynx. 10 juillet 2012, parcelle 17PQ67, Abitibi.
Lièvre d'Amérique / Lepus americanus / Snowshoe Hare. 09 juillet 2012, parcelle 17PQ75, Abitibi.
Mouffette / Mephitidae bonaparte / Skunk. 27 juin 2012, parcelle 18UA39, Abitibi.
Porc-épic d'Amérique / Erethison dorsatum / Porcupine. 09 juillet 2012, parcelle 17PQ75, Abitibi.
Orignal (femelle) / Alces alces / Moose. 08 juillet 2012, parcelle 17PQ97, Abitibi.
Castor d'Amérique / Castor canadensis. 08 juillet 2012, parcelle 17PQ97, Abitibi.

Les parcelles couvertes sont traversées par des routes, mais certaines ne sont plus praticables, même avec un véhicule tout terrain. Les coupes de bois et les mines ont déjà été les activités économiques qui expliquent tous ces chemins forestiers ou ces chemins d'hiver qui sillonnent chacune des parcelles. Mais, à certains endroits, ces activités ont été abandonnées depuis quelques décennies et la nature a repris ses droits de plusieurs façons. D'abord, les aulnes et autres feuillus ont vite fait de repeupler les plus anciens chemins de sorte qu'il est très difficile aujourd'hui de les repérer même s'ils apparaissent sur nos GPS. Et même les routes indiquées comme carrossables sur nos cartes peuvent s'avérer inutilisables suite aux inondations causées par les barrages de castor qui font monter le niveau de l'eau des cours d'eau qui croisent ces routes.

Un barrage de castor peut facilement rendre inutilisable une route pourtant bien établie. Parcelle 17PQ67, le 10 juillet 2012.
Ces contingences nous obligent donc à faire la connaissance de l'état de ces routes la veille de nos travaux d'exploration dans chacune des parcelles. Car, avant d'élaborer une stratégie de couverture adéquate, il faut s'assurer que nous pouvons aller partout où les routes indiquées sont censées nous mener. Ce travail engendre de longues journées.

Déroulement typique d'une journée

Lever à 02h30 du matin. En Abitibi, au début juin, il n'est pas rare d'être en dessous de 0° C. Notre record est de - 4°C. Vous savez quoi ?  La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y a pas de moustiques piqueurs à cette température. Pour la mauvaise, elle est facile à deviner, car, à la sortie du camion ou de la tente, le petit déjeuner chaud n'est pas prêt. Il faut tout organiser. Le bonnet de laine sur la tête, les gants et la lampe frontale sont nos principaux alliés pour combattre le froid et le manque de lumière. Même le petit poêle au propane peine à faire bouillir l'eau du café. Mais ces contrariétés sont vite éclipsées par le spectacle de la nature qui nous entoure. Sur un fond de scène extraordinairement étoilé, Vénus et Jupiter jouent à qui sera la plus brillante. Les bruits de la forêt se mêlent aux trilles des Crapauds d'Amérique, aux cris gutturaux des Grenouilles vertes et des Grenouilles des bois  ainsi qu'aux complaintes mélancoliques d'un Plongeon huard ou aux premiers sifflements frileux d'un Moucherolle des aulnes ou  d'un Bruant de Lincoln. Et, certains matins, la pleine lune vient faire pâlir tous les autres astres d'envie. Tout ceci concoure à nous ragaillardir et à faire revivre cette passion de partir à la découverte de toutes ces splendeurs.


Les matins de pleine lune, la lampe frontale prenait quelques vacances... 03 juillet 2012, parcelle 17PR72, Abitibi.

Après le petit déjeuner, nous partons pour rejoindre les sites où nous commençons nos activités. Dans le but de doubler nos efforts, nous ne travaillons jamais ensemble durant la matinée. François utilise le véhicule tout terrain (VTT) pour parcourir les chemins avec accès restreint et je m'occupe des chemins plus accessibles avec le gros camion F150 4X4. De la sorte, nous essayons de couvrir le plus de terrain dans chacune des parcelles en priorisant la couverture de plus d'habitats différents possibles. Nous devons commencer nos points d'écoute ou notre travail d'observation 30 minutes avant le lever officiel du soleil, ce qui signifie aux environs de 04h20. Cette heure change naturellement selon la date et l'endroit où nous nous trouvons. Heureusement, notre GPS nous donne fidèlement cette information. Nous travaillons de la sorte jusque vers 11h00 et nous nous retrouvons à un point de rencontre déterminé le matin même ou la veille. Après avoir chargé le VTT dans la boîte du camion, nous revenons au site de campement pour le repas du midi. C'est à ce moment que nous partageons nos observations de la matinée.

Exemple d'un chemin défait par les crues d'eau et où le VTT s'avère le meilleur moyen pour continuer l'exploration. Il est 17h30 et c'est en vérifiant l'état des chemins que nous avons découvert ce problème. Cette information importante nous a aidé à optimiser notre exploration du lendemain. 06 juin 2012, parcelle 17PQ67, Abitibi.

 Après le repas du midi, nous "essayons" de faire une sieste réparatrice d'une couple d'heures. Je dis bien essayer, car la température du début d'après-midi est bien différente de celle du milieu de la nuit. Il fait souvent 25° C et la tente ou le camion sont surchauffés. Mais qu'à cela ne tienne, la fatigue nous gagne bientôt et les bras de Morphée sont trop accueillants...

Après un repos souvent trop bref, la tente est démontée et nous entrepenons le déménagement vers la parcelle suivante. La localisation de notre prochain lieu de campement est la tâche primordiale lorsque nous entrons dans la nouvelle parcelle. Heureusement, aidé de nos précieuses cartes, François a le don de repérer d'avance les endroits les plus propices à nous accueillir. Il est bien rare que nous passions plus de 30 minutes à rechercher un lieu convenant à nos besoins. L'endroit idéal doit être situé près de l'eau (pour la vaisselle et le bain) et sur un terrain plutôt plat et boisé (pour la protection contre le soleil). À cause du danger des feux de forêt, il nous est interdit de faire un feu de camp. Notre poêle au propane est l'outil parfait pour préparer un bon souper où le spaghetti est souvent le seul mets sur le menu. Vers les 18h30, nous parcourons les routes où nos points d'écoute ont été préalablement déterminés par l'équipe de l'Atlas et nous jetons un oeil également sur l'état des chemins secondaires. Tout ceci peut prendre une heure ou deux selon les arrêts en cours de route. Car nous profitons de cette activité pour ajouter des heures d'observation à la fiche de la parcelle. C'est l'heure idéale pour surprendre une gélinotte ou un tétras avec ses poussins sur le bord de la route ou pour entendre et voir l'Engoulevent d'Amérique en chasse au-dessus de son territoire de nidification.

Cette femelle de Tétras à queue fine / Tympanuchus phasianellus / Sharp-tailed Grouse essaie d'impressionner François Gagnon afin de l'éloigner de ses poussins qui sont tout près. 05 juillet 2012, parcelle 18UA00,  près de Matagami en Abitibi.

Puis de retour au camp, nous regagnons nos quartiers pour une nuit que nous espérons réparatrice. Il est entre 19h30 et 22h00 selon la journée. Si nous connaissons l'heure du lever (02h30), il nous est impossible de connaître d'avance l'heure du coucher. Et nous fermons les yeux en pensant à toutes ces belles rencontres faites au cours de cette autre journée bénie. 

Oups ! J'ai complètement oublié de vous parler des insectes piqueurs... à suivre.