vendredi 25 février 2011

Ma quête de la Perdrix blanche

Depuis combien de temps j'en rêvais de cette perdrix tout de blanc vêtue, aux yeux, bec et rectrices de la queue noirs comme du jais ?  Celle-là qui vit et se reproduit si loin dans le nord du Québec. Celle-là qui vient aussi passer quelques mois plus au sud, certains hivers. Et on n'en compte pas beaucoup de ces hivers dans une vie d'homme. On parle d'une migration par décennie (i.e. une fois à tous les dix ans) et qui s'étend sur plusieurs centaines de kilomètres. Rien à voir cependant avec les migrations annuelles et épiques de nos passereaux comme la Paruline du Canada ou la Paruline à gorge orangée qui nous quittent à l'automne pour aller envahir les forêts tropicales du Pérou et de l'Équateur. Comme j'approche ma sixième décennie de vie et que je n'ai pas encore observé l'oiseau blanc, je décide de profiter de l'invasion de l'hiver 2010-2011 pour tenter ma chance. Mes recherches vont se faire au Lac St-Jean, dans le secteur de Notre-Dame-de-Lorette (NDL), à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Dolbeau-Mistassini. En effet, plusieurs de ces oiseaux ont été observés dans ce secteur au cours des dernières semaines. Mais comme je suis très novice par rapport à cette espèce, je communique avec mon ami Dominique Lavoie qui connaît bien cette espèce pour l'avoir côtoyée au printemps 1995 . Il accepte de nous guider Anne et moi dans notre quête de la Perdrix blanche.

On l'appelle vernaculairement Perdrix blanche, mais c'est faux sous deux aspects. Ce n'est pas une perdrix et elle n'est pas blanche toute l'année. Ce n'est pas moi qui le dis, mais bien le grand Buffon dans son "Histoire naturelle" à la page 267
Cet oiseau est celui auquel on a donné le nom de Perdrix blanche, mais très improprement, puisque ce n'est point une perdrix, et qu'il n'est blanc que pendant l'hiver, à cause du grand froid auquel il est exposé pendant cette saison sur les hautes montagnes du pays du Nord, où il se tient ordinairement.
En fait, son nom scientifique est Lagopède des saules / Lagopus lagopus / Willow Ptarmigan. Membre de l'ordre des galliformes et de la famille des phasianidés, il est un peu plus gros que le Pigeon biset et il est plus massif. Contrairement à la plupart des oiseaux qui changent de plumage deux fois par année, le lagopède mue trois fois. Son plumage cryptique se marie à son environnement quelque soit la saison. En hiver, les deux sexes sont presque entièrement blancs, hormis la queue qui reste noire tout au long de l'année. Les saisons ont également un effet sur son comportement, car il devient grégaire pendant l'hiver. Ce fait nous aide grandement à le repérer. Leurs doigts sont emplumés, ce qui facilite la marche sur la surface enneigée. C'est le trait qui m'a le plus frappé quand je l'ai aperçu pour la première fois. Gonflées par les plumes, ces pattes semblent disproportionnées par rapport à son corps.

Le lagopède possède un menu végétarien. En hiver, il se nourrit de tiges et bourgeons de saules, de bouleaux et d'aulnes. Au printemps, tiges et fruits d'airelles viennent agrémenter le menu. En été, il s'alimente de feuilles, de plantes herbacées, de fruits et de graines. Le régime des jeunes est composée d'insectes et de plantes. 

C'est donc avec la tête et le coeur remplis de ces informations que nous quittons Québec en ce beau dimanche matin du 13 février 2011. Il est 06h00 et nous prévoyons rejoindre Dom à Mistassini vers 10h00. On est en plein dans le mille pour l'heure de rendez-vous. Nous nous dirigeons tout de suite vers NDL. Dom nous initie tranquillement aux us et coutumes du lagopède. Il nous montre des pistes dans la neige et des tiges de saules où tous les bourgeons ont été arrachés et avalés par les oiseaux. C'est fascinant de voir que ça se passe juste sur le bord de la route. Avant d'arriver au chemin menant à NDL, Dom nous demande d'arrêter à un endroit où il a repéré des oiseaux la semaine aupravant. Ce ne sont malheureusement que de vieilles pistes, mais ça nous permet de nous familiariser davantage avec l'environnement préféré des lagopèdes. 
  
Vers 11h30, alors que nous fouillons en bordure de route, un camion arrête et le conducteur parle avec Dom. Il lui dit qu'il vient de lever 5 ou 6 lagopèdes dans la route qui mène vers le rang Saint-Pierre et NDL. Ça devait faire à peu près quinze ans que je n'avais pas couru comme ça pour récupérer l'auto (et ça ne courrait pas vite !!!). Arrivés sur les lieux de l'observation, nous ne voyons que de superbes traces dans la neige. Aucun oiseau. Nous parcourons ensuite les rangs Sainte-Anne et Saint-Charles. Pas de traces fraîches et une neige fine tombe de plus en plus. Un peu frustrés, nous revenons vers l'endroit où les lagopèdes ont été aperçus antérieurement. Il est près de 13h30 et la neige ne cesse de s'accumuler. La frustration fait place à la résignation. Tout à coup, Dom a la pensée magique de nous faire continuer un peu plus loin sur le rang Saint-Pierre, plutôt que d'aller rejoindre la Route de la Rivière aux Rats. Quel nez il a ce Dom, car 16 Lagopèdes des saules se dressent là, dans le chemin, en train d'ingurgiter du gravier que l'on vient d'épandre sur la surface enneigée et glacée.




Ils nous donnent tout un show. Un individu grimpe dans un petit saule et il s'applique à avaler tous les bourgeons disponibles. Pour ce faire, il doit se contorsionner et il se présente sous tous les angles. On peut l'observer à la lunette et rien ne nous échappe. À un moment donné, ils partent tous en vol. Ils me font penser à la Perdrix grise par leur façon de se regrouper en vol, par leurs battements d'ailes, mais ils sont nettement plus puissants et plus véloces. Ensuite, 9 d'entre eux vont se percher dans un grand feuillu pour y manger les bourgeons. Avec le ciel gris et la neige qui tombe, il est presque impossible de les distinguer dans l'arbre. Dom nous dit qu'ils se perchent habituellement plus haut dans les arbres en fin de journée. Il n'est que 14h00, mais la clarté est tellement réduite que c'est peut-être pour ça qu'ils se perchent plus ostensiblement plus tôt aujourd'hui.

C'est finalement le coeur bien joyeux que nous entreprenons le chemin du retour. La traversée du parc se fait un peu plus ardûment que prévu. Il neige et des vents violents restreignent la visibilité. Peu importe, nous avons vu la très belle Perdrix blanche. Une nouvelle espèce pour notre liste de la province de Québec et une nouvelle également pour notre liste mondiale.

Je tiens à remercier l'ami Claude Mailloux de Trois-Rivières pour ses 3 belles photos des lagopèdes. Il a pris les siennes la veille de mon passage sur le rang Saint-Pierre et probablement au même endroit que nous. 

jeudi 24 février 2011

Une nouvelle espèce d'océanite découverte au large du Chili

C'est le 21 février 2011 que la nouvelle tombe. Une nouvelle espèces d'oiseau de mer a été trouvée. Cette découverte découle d'observations récentes d'un océanite à Seno Reloncavi, au sud de Puerto Montt, Chili et d'une note récente publiée dans Dutch Birding (O'Keefe et al 2010). Avec l'aval du Servicio Agricola Y Ganaderro (SAG, permis # 0049), une équipe composée de cinq biologistes, conduite par le Britannique Peter Harrison, une sommité mondiale dans l'étude des oiseaux de mer, vient de compléter une expédition pélagique de dix jours dans cette région. Cette étude survient après que Harrison eut examiné deux spécimens naturalisés d'Oceanites spp. Ces spécimens sont conservés au Museo Argentino de Ciencias Naturales, Buenos Aires, Argentine et ils ont été étiquetés par Pearman comme étant la première évidence de la présence de l'Océanite d'Elliot/Oceanites gracilis galapogoensis (Pearman 2000) en territoire Argentin. Harrison, lors de l'examen des spécimens, conclut que les deux peaux originellement collectées à El Bolson, dans la province de Rio Negro, en février 1972 et en novembre 1983 représentaient le taxon d'un océanite non encore décrit par la science moderne et que ce nouveau taxon était probablement le même que les océanites mystérieux observés à Puerto Montt, localisé à seulement 70 kilomètres à l'ouest de El Bolson.

L'implication du Dr Michel Sallaberry Ayerza, éminent ornithologue au Departamento de Ciencias Ecologicas, Facultad de Ciencias de la Universitad de Chile, a été importante au succès de l'expédition. Harrison a également su s'entourer des connaissances et de l'expertise de Chris Gaskin et de Karen Baird de la Nouvelle Zélande. Les deux se sont impliquées dans la capture en mer et dans les recherches sur les lieux de nidification d'une espèce redécouverte depuis peu, l'Océanite de Nouvelle Zélande/Oceanites maorianus (Gaskin & Baird 2005, Stephenson et al, 2008, Gaskin unpublished Dept of Conservation report, Feb 2010).

L'équipe de la Nouvelle-Zélande en pleine action de capture (Chris Gaskin et Karen Baird)

L'expédition passa quatre jours en mer dans la région de Seno Reloncavi et les chercheurs utilisèrent des restes de poissons (chum ou berley) pour attirer les oiseaux de mer résidents à l'intérieur de la portée des filets utilisés pour les attraper. Ces filets sont projetés par un système explosif et ils ne sont pas dommageables pour les oiseaux. Ces filets étaient indispensables pour le succès de l'expédition et ils ont été développés en Nouvelle Zélande pour la capture de l'Océanite de Nouvelle Zélande. Au cours des quatre jours, plus de 1,500 observations de la nouvelle espèce d'océanite ont été documentées. Afin d'assurer une description scientifique de la nouvelle espèce, douze oiseaux ont été capturés pour obtenir des données biométriques. Des échantillons de sang et de plumes ont été obtenus afin de dresser un portrait génétique de la nouvelle espèce. Cet océanite semblerait être plus apparenté à l'Océanite d'Elliot (Oceanites gracilis), mais, en apparence, il se situerait entre l'Océanite de Wilson (Oceanites oceanicus) et l'Océanite de Nouvelle Zélande (Oceanites maorianus). Il montre un croissant pâle sur le dessus de l'aile et une barre blanche évidente en travers des couvertures sous alaires. Contrairement au plumage typique de l'Elliot, la plaque blanche de la région ventrale est plus discrète et limitée et elle ne s'étend pas jusqu'au haut de la poitrine. Les mesures de l'aile sont également très différentes et ne comporte aucun chevauchement avec celles de l'Elliot. L'équipe de chercheurs, d'un commun accord, estime la population entre 5,000 et 10,000 individus dans la région de Seno Reloncavi. Le nouveau taxon était en fait la plus abondante des espèces présentes autour du bateau lorsque les appâts étaient jetées à la mer. Le temps de l'année où l'expédition a été menée coïncidait avec la période d'envol puisque plusieurs juvéniles ont été capturés dans les filets, ce qui suggère une période de nidification débutant en novembre. Des recherches exhaustives menées à l'été et en hiver auraient besoin d'être entreprises. Des analyses plus poussées du côté de l'ADN devraient pouvoir confirmer la découverte et une publication scientifique complète est en préparation par l'équipe de recherches.

Un papier est présentement en préparation avec les données biométriques, comportementales et morphologiques de la nouvelle espèce qui devrait se nommer Puerto Montt Storm-Petrel / Oceanites australis.

Le texte ci-avant est une traduction libre que j'ai faite d'un article paraissant au lien suivant

http://www.birdingnz.net:80/forum/viewtopic.php?f=15&t=1070

Je vous invite à le consulter pour au moins voir les photos que Peter Harrison a prises de la nouvelle espèce.

Primary contact:
Peter Harrison
Seattle, USA
zapville@olypen.com


New Species of Seabird; Peter Harrison et al February 2011

References

Gaskin, C.; Baird, K. 2005. Observations of black and white storm petrels in the Hauraki Gulf, November 2003 to June 2005. Were they of New Zealand Storm-petrels?

O’Keeffe M.; Dowdall J.; Enright S.; Fahy K.; Gilligan J.; Lillie G. 2010. Unidentified Storm-Petrels, Puerto Montt, Chile, February, 2009. Dutch Birding

Pearman, M. 2000. First records of Elliot´s Storm Petrel Oceanites gracilipes in Argentina.

Stephenson, B.M.; Gaskin, C.P.; Griffiths, R.; Jamieson, H.; Baird, K.A.; Palma, R.L.; Imber, M.J. 2008. The New Zealand storm-petrel (
Notornis 52: 181-194. El Hornero 15(2). Pealeornis maoriana Mathews, 1932): first live capture and species assessment ofenigmatic seabird. Notornis 56: 191-205




lundi 21 février 2011

Une mésange pas comme les autres

Le 29 janvier 2011, je reçois un courriel d'une amie qui demeure sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans le comté de Lotbinière, m'informant qu'une Mésange charbonnière est présente à une mangeoire près de chez elle. Comme cette personne connaît bien les oiseaux et qu'elle a même déjà observé cette espèce en Europe, je sais que l'identification est juste. Mon sang ne fait qu'un tour et je me propose tout de suite de me rendre à cette mangeoire dès le lendemain matin.

Dès notre arrivée dans le stationnement, le propriétaire entrouvre la porte donnant sur la cuisine et il nous dit que la mésange était là quinze minutes plus tôt, en compagnie de Mésanges à tête noire. Il nous invite à nous installer à l'extérieur, sur son patio arrière, et à attendre le retour des mésanges. Nous nous plaçons alors à l'endroit proposé et nous attendons patiemment. C'est ainsi que Anne et moi nous nous retrouvons en ce beau dimanche matin, vers les 9h00, devant une mangeoire, en bordure du grand fleuve glacé. Heureusement, il ne fait pas très froid, environ -10°C (14°F), et la mangeoire est très prisée par plusieurs espèces différentes dont des Durbecs des sapins, des Geais bleus, des Sizerins flammés et même deux Sizerins blanchâtres. Toute cette activité fait que nous ne voyons pas le temps passé et ce n'est que vers 10h30 que l'oiseau tant désiré se présente à nouveau. Son arrivée est cependant précédée par un "chachachachacha" saccadé qui n'a rien à voir avec les cris émis habituellement par nos mésanges. Et comme parachuté d'un nuage invisible, voilà que la mésange atterrit en face de moi parmi les branches.Quel bel oiseau avec ses couleurs bien tranchées:
  • parties inférieures jaunes
  • une cravate noire s'étire à partir de la gorge de l'oiseau et vient séparer les parties inférieures en deux
  • dos, nuque et scapulaires verts
  • une bande alaire blanche qui tranche le vert du dos et des scapulaires et les plumes de vol grises
  • une joue blanche encerclée de noir



Afin d'étayer ma propre identification, je prends le soin d'apporter ma lunette d'approche qui me permet normalement de faire de la digiscopie. Aux jumelles, nous voyons très bien la mésange, mais elle est très fébrile et elle ne cesse de se promener entre les branches d'un arbuste qui entoure littéralement la mangeoire. Donc, impossible pour moi de prendre des photos potables. Heureusement, Nathalie Gendron, la fille de la propriétaire, me fait parvenir la photo ci avant montrée. Elle a eu la chance de la prendre à partir de la fenêtre de la maison. Je la remercie de m'avoir gracieusement fourni cette très belle photo.

Ce n'est que la troisième fois que cette espèce est officiellement rapportée au Québec. Selon le livre "Liste commentée des oiseaux du Québec" de mon ami Normand David, voici les 2 autres mentions à la page 66:

  1. À Sainte-Catherine (près de Montréal) le 21 octobre 1973
  2. À Montréal du 4 décembre 1985 au 27 janvier 1986 
Après avoir observé notre oiseau, je discute pendant une vingtaine de minutes avec le propriétaire de la maison et il me dit que la Mésange charbonnière est apparue chez lui à la fin octobre / début novembre 2010 et qu'elle y est depuis ce temps. Elle semble en parfaite condition, elle se nourrit bien et elle suit une bande de Mésanges à tête noire. Je remarque qu'elle ne se mêle pas nécessairement aux autres mésanges, préférant garder une certaine distance. Elle est plus rondelette, plus massive et plus grosse que notre mésange américaine. D'ailleurs, elle est aussi la plus grosse des mésanges européennes.

La raison de la présence de cette espèce de l'Ancien Monde dans le Nouveau Monde est assez discutable. Il y aurait matière à passer quelques heures de tergiversation. Est-elle arrivée ici par bateau ? A-t-elle été importée par un voyageur européen nostalgique et désireux de retrouver un peu de son ancienne vie en terre d'Amérique ? S'est-elle échappée de la cage d'un particulier qui se l'était procurée dans un Pet Shop ? Fait-elle partie d'un groupe d'oiseaux qui auraient été relâchés pour en faire une espèce introduite comme ce fut le cas du Moineau domestique ou de l'Étourneau sansonnet ? Une chose est certaine, selon moi, c'est qu'on ne peut "cocher" cet oiseau comme un oiseau sauvage. La Mésange charbonnière n'effectue pas des grandes migrations. C'est une espèce d'oiseau sédentaire qui peut connaître à l'occasion des migrations altitudinales i.e. qu'elle peut nicher en hauteur dans les montagnes et descendre dans les basses-terres pour passer les mois d'hiver. Du moins, c'est ce qu'elle fait en Grande Bretagne. Même que des oiseaux nicheurs dans les terres peuvent se rapprocher des côtes de l'est durant les mois plus froids. On la retrouve à travers toute l'Europe, l'Asie et au nord de l'Afrique. Mes observations personnelles de cette espèce ont eu lieu

  1. Espagne le 13 mai  2001    sous-espèce  major
  2. Amsterdam, Pays Bas, le 28 novembre 2003   sous-espèce  major
  3. Doi Suthep, Thailande,  le 14 novembre 2004  sous-espèce  nubicolus
  4. Doi Inthanon, Thailande, le 20 novembre 2004  sous-espèce  nubicolus
  5. Doi Ang Khan, Thailande, le 22 novembre 2004  sous-espèce  nubicolus
  6. Doi Pui, Thailande, le 23 novembre 2004  sous-espèce  nubicolus
Dans un article paru sur le site Ornithomedia, vous découvrirez des faits étonnants concernant ce très bel oiseau. Voici l'adresse  http://www.ornithomedia.com/magazine/mag_art534_1.htm  .

Il faut toujours être à l'affût des oiseaux qui peuvent se présenter devant nous. On ne sait jamais ce que la belle nature nous réserve comme surprise, jour après jour.




vendredi 18 février 2011

Un nid actif de Harpie féroce trouvé au Bélize

Une nouvelle renversante glannée sur le site Science Daily en date du 16 février 2011. Le Harpie féroce (Harpy Eagle/ Harpia Harpyja) est considéré comme le plus gros prédateur en Amérique. Il pèse jusqu'à 9.1 kilos (20 livres) et son envergure d'ailes atteint 2.1 mètres (7 pieds). Il se nourrit principalement de singes et de paresseux. Jamie Rotenberg, un professeur en études environnementales de l'UNC Wilmington, et des chercheurs de la Belize Foundation for Research and Environmental Education (BFREE) étudient ce qui est considéré comme le premier nid actif de harpie ayant jamais été découvert au Bélize, où ce grand rapace était prétendu éteint. En effet, à cause de la déforestation et de la chasse, le Harpie féroce est absent de la plupart des forêts tropicales américaines, où il était historiquement présent. Sur la liste rouge de l'IUCN (International Union for Conservation of Nature), il est désigné "quasi vulnérable" pour sa population mondiale et "en danger critique d'extinction" pour le Bélize.

Les deux adultes et "l'oisillon" de 5 semaines ont été découverts en Novembre 2010, alors que des chercheurs Béliziens patrouillaient dans la Bladen Nature Reserve, située dans les Mayan Mountains du Bélize. Cette région est éloignée et difficile d'accès, mais les scientifiques en ont fait leur terrain d'étude depuis qu'un adulte y a été observé en 2005.

Les chercheurs ne peuvent pas encore expliquer comment et pourquoi le grand prédateur a adopté ce site pour y nicher. Selon Rotenberg, c'est un bon indicateur que la réserve s'avère un endroit où la nature sauvage a su se soustraire à l'interférence humaine. "Biologiquement, la présence du couple et d'un rejeton signifie que l'écosystème qui s'y retrouve convient aux besoins du plus gros de nos prédateurs aviens" d'ajouter Rotenberg.

En mars 2006, j'étais au Bélize avec un groupe de Québécois. Nous étions alors guidés par mon bon ami Jean Jacques Gozard de Amazilia Tour (compagnie basée au Costa Rica). Notre périple nous amenait à La Milpa Field Station. Cette réserve a vu le jour en 1988, après une entente intervenue entre Gallon Jug Industries et Program for Belize (organisation gouvernementale) pour un premier territoire couvrant 110,044 acres. En 1990 et en 1994, Coca Cola Foods Inc ajouta des acres, si bien qu'aujourd'hui, cette réserve couvre 245,822 acres et elle constitue la plus grande réserve protégée du Bélize. Sa situation géographique, au centre nord du pays, la rend importante pour la survie d'espèces endémiques du Peten (Mexique) et au Yucatan (Mexique) et la frontière guatémaltèque toute proche fait qu'elle participe activement aux efforts de conservation des deux pays limitrophes. Cette forêt appartient à la zone subtropicale humide et elle est constituée d'essences forestières de type décidu (avec des essences à feuilles très grandes), de savanes et de marécages. Elle partage avec le Peten la diversité animale. Plus de 70 espèces de mammifères ont été répertoriées (la moitié étant des espèces de chauve-souris). 390 espèces d'oiseaux  dont le quart sont des migrateurs du nord. Cette région, même après une exploitation forestière de 150 ans, est reconnue pour maintenir la plus grande concentration de Mahogany et de Sapodilla (d'où on tire le "chicle", à l'origine de la fabrication de la gomme à mâcher). 230 espèces d'arbres ont été répertoriées jusqu'à présent. En tant qu'extension du Peten, la proportion d'espèces endémiques aux deux pays est grande.

Les seuls habitants de ce secteur sont les employés de PFB et leurs familles.  Un petit nombre de petits fermiers qui s'étaient installés illégalement ont été relocalisés à l'extérieur du parc. La communauté mennonite de Blue Creek (population de 567 habitants) est, quant à elle, située plus au nord. La Milpa Field station fournit abri et nourriture pour une trentaine de visiteurs à la fois. Un système élaboré de sentiers balisés et bien entretenus et la disponibilité des employés du centre qui peuvent servir de guides font que les visiteurs peuvent profiter du site à sa juste valeur. Le nombre annuel de visiteurs tourne autour de 1200 et la proportion des gens du Bélize est de 50%. L'héritage culturel de la région est grand puisque 60 sites mayas ont été localisés, allant du site où se déroulaient les cérémonies majeures, aux temples faisant office de sépulture, aux emplacements de jeux et aux terrasses, jusqu'aux sites industriels où on confectionnait les outils. La plupart des sites ont vu le jour aux 8ième et 9ième siècles avant Jésus Christ.

Le 3 mars 2006, j'apprends que, quelques semaines auparavant, un immature de Harpie féroce s'est tenu dans ces parages pendant une couple de jours. Ce rapace imposant a été réintroduit dans la réserve de la Milpa (six ont été relâchés au cours des derniers mois de 2005 et sont suivis par une équipe de biologistes étatsuniens, sous les auspices de la Société Audubon du Massachusetts). Les oiseaux sont donc suivis par télémétrie par les chercheurs qui, une fois qu'ils les ont retrouvés, prennent des photos et montent ainsi une imposante banque de données. Le défi de ces oiseaux est de trouver la nourriture pour survivre. En effet, ces gros oiseaux de proie ont comme nourriture préférée les singes et les paresseux. Or, il n'y a pas de paresseux au Bélize et les singes ne sont pas aussi nombreux qu'au Costa Rica ou au Panama, par exemple. Un des chercheurs m'a montré quelques photos d'un immature qui tenait dans ses serres immenses un coati ou coatimundi (Coati or White-nosed Coati), un gros représentant de la famille des procyonidés à laquelle appartient notre Raton laveur (Raccoon). Notre groupe n'aura pas la chance d'observer cet oiseau rare lors des multiples déplacements dans la réserve.

Personnellement, je n'ai vécu qu'une seule rencontre avec le roi des rapaces. C'est le 28 novembre 2008 à Campamento Rio Grande dans la Sierra de Imataca, une région encore très sauvage dans le sud est du Vénézuéla, mais menacée par l'exploitation forestière. Nous quittons notre auberge de El Palmar très tôt le matin pour nous diriger vers cette immense forêt. Roger Manrique, notre guide pour ce voyage, et Xavier, un guide local qui connaît l'emplacement de quelques nids, nous amènent alors à l'orée de la forêt où ils obtiennent la permission de traverser les terres d'un fermier. Nous pénétrons ensuite dans la forêt pour aboutir dans un milieu ouvert où il y a eu une récente coupe à blanc. Xavier nous demande de l'attendre pendant qu'il va vérifier à l'autre bout de la coupe s'il peut voir l'oiseau. L'appréhension est grande, car un groupe d'ornithologues qui nous a précédés d'une semaine n'a pas pu retrouver l'oiseau. Après de longs moments, Xavier nous fait signe. Nous le suivons et, à l'aide d'une lunette, nous pouvons enfin voir à environ un kilomètre de distance un énorme nid sur lequel se dresse un jeune harpie. Mais l'oiseau est loin. Avec l'aide de Xavier, nous empruntons un sentier à travers la forêt dense. Nous devons traverser un ruisseau sur un billot de bois. Il fut un temps où j'aurais traversé facilement cet obstacle, mais l'âge aidant, je manque d'équilibre et je me retrouve avec de l'eau dans mes bottes. Finalement, tous les membres du groupe réussissent à traverser le ruisseau et nous continuons jusqu'à une centaine de mètres du nid, d'où l'on peut voir l'oiseau perché sur une branche à travers une trouée dans la frondaison d'un gros arbre. Nous avons droit à tout un spectacle, alors qu'il se laisse admirer sous toutes les coutures. Xavier nous apprend que c'est une "jeune" de 8 mois et qu'il restera au nid jusqu'à l'âge de 12 mois. Ensuite, il quittera le nid, mais il restera dans les parages une autre année. Il comptera alors sur ses parents pour le nourrir. La photo qui illustre ce blog est l'oeuvre de mon bon ami Pierre Bannon, un très bon ornithologue de terrain doublé d'un photographe doué.

Jean-Jacques Gozard (à gauche) et Pierre Bannon profitent d'une trouée dans la frondaison pour photographier et filmer le Harpie féroce immature. Photo Laval Roy.

Pendant combien de temps encore subsistera-t-il des harpies dans cette immense forêt pluvieuse ? Bien malin qui pourrait le prédire. Je souhaite sincèrement que cette espèce mythique saura survivre aux pressions accrues exercées par l'homme sur son environnement.