vendredi 12 septembre 2014

Le plus aristocrate de nos limicoles...



Je l'observe pour la première fois le 8 août 1989. Ça se passe sur la rive sud du grand fleuve Saint-Laurent à la hauteur de Sainte-Croix, dans le beau comté de Lotbinière. La zone côtière est sujette aux mouvements des marées et l'espèce vedette se présente à marée basse alors qu'elle envahit la zone intertidale en compagnie d'un petit groupe de Pluvier kildir / Charadrius vociferus vociferus / Killdeer.



Le Pluvier kildir ne cesse de nous démontrer pourquoi les taxonomistes ont judicieusement ajouté à son nom générique scientifique l'épithète latin "vociferus".



L'individu a été repéré la veille par Denis Talbot, un ami ornithologue du COQ (Club des Ornithologues de Québec). Comme j'habite Sainte-Croix à l'époque, je peux presque dire que c'est dans ma cour et je ne me fais pas prier pour m'y rendre à la bonne heure.

Arrivé sur les lieux, je commence par repérer les pluviers, ce qui se fait très rapidement. Suffit d'écouter et d'évaluer d'où proviennent les cris incessants du Charadrius vociferus. Une inspection minutieuse à la lunette d'approche permet de localiser l'espèce tant souhaitée. Un oiseau élégant, à la démarche précieuse et d'une grande beauté. Lors de ses déplacements, il se tient bien droit, élancé, racé. Lorsqu'il se penche, il semble le faire avec retenue, voire douceur et légèreté. Son manteau est beige, sa couronne est striée de lignes étroites et délicates, les plumes de son dos sont bien marginées. Son bec est court, droit et fin. Son oeil noir et bien dégagé nous fixe avec curiosité plus qu'avec appréhension. Je vous le présente maintenant sans tarder, il s'agit du Bécasseau roussâtre / Tryngites subruficollis / Buff-breasted Sandpiper.



 


C'est un limicole qui n'éprouve aucune crainte lorsque ses pas croisent ceux d'un homme. C'est du moins son comportement lorsqu'il n'est pas accompagné de ces criards perpétuels que sont les pluviers et qu'il côtoie justement aujourd'hui. En effet, aussitôt que les pluviers partent en vol, avec ou sans raison, le bécasseau les suit. Heureusement, après une petite virée, ils reviennent se poser au sol... jusqu'à la prochaine fausse alerte. Et oui, malgré ce que je peux laisser paraître dans les dernières lignes, j'aime également beaucoup le Pluvier kildir. C'est juste que son babillage continuel ajoute un stress supplémentaire aux oiseaux présents. 






Il est normal de rencontrer le pluvier et le bécasseau ensemble puisqu'ils partagent les mêmes habitats lorsque le bécasseau passe en migration, soient: les milieux ouverts à herbe courte (terrains de golf ou d'aéroport, terres agricoles labourées), les plages et les vasières (quoiqu'il préfère les lieux plutôt secs). Le Bécasseau roussâtre niche dans la toundra dans les archipels arctiques canadiens, de même que dans le nord de l'Alaska et dans les Territoires du Nord-Ouest. Il hiverne au sud de l'Amérique du Sud. La plupart des individus utilisent les routes migratoires qui passent par le milieu du contient nord-américain au printemps et à l'automne; d'autres empruntent les corridors Atlantique ou Pacifique à l'automne. Ce sont virtuellement tous des juvéniles et ce sont justement ces oiseaux que nous avons la chance de trouver sur notre route.



Muni d'un bec court et droit, le Bécasseau roussâtre trouve sa nourriture à la surface du sol. Il se déplace rapidement, en bougeant la tête d'avant en arrière comme un gallinacé. Il peut agir à l'occasion comme un pluvier, soit en s'arrêtant et en surveillant tout autour pour finalement courir après une proie.




En septembre 2012 et 2013, Anne et moi avons eu la chance d'observer cette espèce lors d'un séjour d'une fin de semaine à l'île-aux-Basques, à environ 5 km au large de Trois-Pistoles, dans le Bas-Saint-Laurent. Même qu'ils étaient 3 en 2012. Les deux séjours ont eu lieu au début septembre de chaque année. La période la plus propice pour espérer trouver ce limicole se situe grosso modo de la fin août jusqu'à la mi-septembre. Comme le prouve la date de ma première observation à vie de cette espèce, il peut y avoir un flottement avant ou après la période estimée.


La famille des scolopacidés, à laquelle appartient le Bécasseau roussâtre et le Pluvier Kildir, rassemble des espèces qui démontrent une grande variété de comportements au niveau de l'accouplement. Ceci peut inclure un mâle qui s'accouple avec plusieurs femelles (polygénie), une femelle qui pond des oeufs pour plusieurs mâles (polyandrie) ou une monogamie normale. Quelques espèces utilisent un système d'arène (lek) où les mâles se pavanent dans leurs plus atours afin d'attirer l'attention d'une femelle qui choisira le plus attrayant pour s'accoupler. Il en est ainsi pour notre bécasseau vedette. Au lieu d'affrontements physiques, les mâles ouvrent les ailes et les pointent vers le ciel tout en basculant le haut du corps légèrement vers l'arrière. Cette position permet à la femelle de contempler les dessins du dessous des ailes et ce doit être passablement attirant puisqu'elle succombera à l'un des mâles présents dans l'arène (lek).


Le Bécasseau roussâtre appartient au genre Tryngites et il est monotypique, i.e. qu'il constitue la seule espèce du genre. Selon un estimé fait en 1996, la population totale mondiale était évaluée à environ 25 000 individus. Ce bécasseau est venu près de l'extinction dans les années 1920 en raison d'une chasse excessive, principalement au tournant du siècle alors que la population pouvait compter des millions d'individus. Durant les années 1980, des chercheurs ont constaté des baisses de 65% à 100% sur des sites de nourrissage au centre nord du Texas. Des constatations semblables ont été faites sur certains sites au Canada. La détérioration des sites de repos disséminés le long des corridors migratoires et sur les terrains d'hivernage dans les trois Amériques explique également cette diminution drastique dans le cheptel de l'espèce. Considérant les distances migratoires considérables devant être couvertes, un arrêt stratégique devrait être fait dans le nord de l'Amérique du Sud, mais l'endroit n'est pas encore connu.


Voici donc une autre espèce que nous nous devons de découvrir et d'observer avant qu'il ne soit trop tard. Le Bécasseau roussâtre est un véritable joyau, le seul représentant d'un genre qui s'éteindrait en même temps que l'espèce elle-même. La belle Planète bleue se dépouille de ses espèces à un rythme effréné et inquiétant. Il y a de plus en plus urgence à profiter de toutes ces beautés.


@ bientôt.


Bibliographie

del Hoyo, J., Elliott, A. & Sargatal, J. eds (1996). Handbook of the Birds of the World. Vol. 3. Hoatzin to Auks. Lynx Edicions, Barcelona.

Paulson, D. 2005.  Shorebirds of North America The Photographic Guide. Princeton University Press, New Jersey.

O'Brien, M., Crossley, R. & Karlson, K. 2006. The Shorebird Guide. Houghton Mifflin Company, New York.






1 commentaire:

lejardindelucie a dit…

Merci pour nous faire partager votre rencontre avec ce joli limicole qui m'est bien sûr inconnu.
Par contre j'ai de bons souvenirs du Pluvier Kildir. Ce sont de belles rencontres avec ces oiseaux qui visitent les côtes pour y nicher! Quand on passe de longs moments à les observer et les suivre discrètement c'est toujours un enchantement de les observer mener leur petite vie!
Bonnes observations en cet automne qui débute .