lundi 20 août 2012

Les pics boréaux

Les pics ont toujours exercé sur moi une grande fascination. Peu importe l'endroit où je me retrouve sur la planète, je les reconnais bien souvent juste en observant leur vol ondulant et leur façon bien particulière de terminer leur envolée en s'agrippant à l'écorce d'un arbre. Et que dire du tambourinement caractéristique à chaque espèce et qui est la marque de commerce des picidés. Des 218 espèces différentes réparties en Amérique, en Eurasie et en Afrique, la forêt boréale Québécoise n'en accueille que 7. Ce sont principalement des insectivores qui peuvent à l'occasion se nourrir de fruits, de graines (aux mangeoires ou en nature) ou de sève (Pic maculé). Alors que les " pics à dos" (Pic à dos noir, Pic à dos rayé) affectionnent les brûlis et les forêts de conifères matures, les Pic flamboyant, mineur, chevelu, maculé et Grand fréquentent les thalles de feuillus que l'on retrouve en périphérie des milieux ouverts, sur le bord des chemins forestiers, des plans d'eau ou près des habitations. Nos espèces de pics sont différentes sexuellement , mais ces différences sont souvent subtiles et elles s'observent au niveau de la longueur du bec et de la grosseur du corps. La différence de couleur entre les sexes se concentre souvent dans la région de la tête: le mâle arborant une plaque rouge ou jaune alors que la femelle en est exempte. Et que dire de la "moustache" fièrement portée par le mâle du Pic flamboyant.


Le Pic flamboyant / Colaptes auratus / Northern Flicker est à mon avis le plus beau et le plus coloré de nos pics boréaux. Son ancien nom de Pic doré lui convenait mieux selon moi. Le rachis des rémiges de la queue montre bien la couleur qui se cache sous sa queue et sous ses ailes. Cet oiseau plutôt brunâtre lorsqu'au repos laisse voir des couleurs et des motifs surprenants lorsqu'il s'envole. C'est d'ailleurs cette espèce qui a amené un certain Roger Tory Peterson à l'ornithologie... on connaît la suite !!! 

En période de nidification, les Pics flamboyants sont très territoriaux et ils n'endurent aucun rival sur leur territoire. Les affrontements sont fréquents, très audibles et ils finissent toujours par la fuite de l'intrus qui ne demande pas son reste. À l'instar de la plupart des autres picidés, le Pic flamboyant possède une bonne variété de cris. D'abord, le cri de contact habituel, un "kiiou" émis pour signifier sa présence à son partenaire ou à des congénères. Quand on le fait décoller, un subtil et doux "bouirr". Quand deux individus sont très près l'un de l'autre, c'est un "wik-a-wik-a-wik-a-wik-a" qui sonne quelquefois comme un "flick-a-flick-a-flick-a-flick-a". Son chant consiste en une longue série de "kek-kek-kek-kek-kek" tous émis sur la même note et pouvant durer une dizaine de secondes. Le rythme du tambourinement peut être variable, de modéré à rapide, et il résonne alors comme plusieurs autres espèces, ce qui rend l'identification par ce seul critère un peu plus hasardeuse. 
Il est quelquefois possible de déterminer le sexe d'une espèce en observant ses habitudes alimentaires. Mâle et femelle du Pic mineur, chez lequel la seule différence structurale est la longueur de la langue, partitionnent les ressources de leur milieu en concentrant leurs recherches de nourriture sur différentes espèces d'arbres à l'intérieur de leur territoire et en utilisant des méthodes différentes: le mâle creusant plus souvent et la femelle sondant en surface avec sa langue.

Le diminutif Pic mineur / Picoides pubescens / Downy Woodpecker est plus souvent entendu que vu en forêt boréale. Son cri en cascade et son tambourinement très rapide et bref signalent sa présence. Le rouge ornant sa nuque est l'attribut du mâle. La masse de plumes située à la base du bec (région frontale) très court de l'oiseau sert d'écran protecteur contre les éclisses de bois qui pourraient venir blesser ses yeux. 

Cette photo montre clairement la différence de dimension du bec entre ce mâle de Pic chevelu / Picoides villosus / Hairy Woodpecker et le Pic mineur illustré plus haut. À remarquer également la touffe de plumes beaucoup plus mince à la base du bec. Les yeux sont tellement éloignés de la pointe du bec qu'ils n'ont pas besoin d'autant de protection.
Les pics localisent les invertébrés sur l'écorce et dans les crevasses à la vue et en se servant de leur langue. Ils repèrent les proies à l'intérieur de l'arbre en écoutant les bruits découlant de leurs activités de déplacement ou d'excavation du bois. Le Pic maculé utilise une autre méthode. Il creuse une série de trous bien alignés d'où suinte la sève de l'arbre. En plus de se nourrir de l'écorce intérieure plus tendre et de la sève, il pourra compter sur les invertébrés attirés par la sève et qui y resteront emprisonnés. D'autres animaux profitent de ces ruissellements de sève tels: mammifères, insectes, autres espèces de pics, orioles, colibris et parulines.


Sur cette photo, nous pouvons voir une femelle de Pic maculé / Sphyrapicus varius / Yellow-bellied Sapsucker posant à côté d'une série de "puits de sève" creusés depuis belle lurette. Les trous sont alignés à seulement quelques millimètres les uns des autres et ils forment un quadrilatère plus ou moins étendu. Cette façon de faire est unique au Pic maculé et il est très fréquent d'en observer en forêt. Dans le cas illustré ci haut, les trous semblent assez imposants, mais l'orifice a sans doute été agrandi en suivant le développement normal de l'arbre.

Durant l'hiver, une espèce non-migratrice comme le Pic mineur se joint souvent à des groupes d'espèces commensales (feeding flocks) qui traversent ponctuellement leur territoire, quittant le groupe aux limites de son territoire.

Les pics tendent à être monogames et territoriaux. La majorité des espèces entretiennent des liens à long terme, mais certaines, dont le Pic maculé, ne s'accouplent que pour une année. Tous les pics nichent dans des cavités qu'ils creusent habituellement eux-mêmes dans du bois mort ou du bois vivant. Un couple peut creuser deux cavités, une pour la nidification et l'autre servant de dortoir à l'automne. Chez certaines espèces, chaque adulte a sa cavité et l'excavation complète prend en moyenne deux semaines. La plupart des espèces qui nichent dans le bois vivant le font dans des arbres à bois mou comme les trembles ou les bouleaux. Le climat affecte l'orientation de l'ouverture de la cavité. En forêt boréale, les cavités sont préférablement dirigées vers le sud est, ce qui permet de profiter de la chaleur du soleil au maximum. Sous des climats beaucoup plus chauds, l'entrée est dirigée vers le nord afin d'empêcher les oeufs de surchauffer à l'intérieur de l'arbre.


Cette femelle de Pic à dos noir / Picoides arcticus / Black-backed Woodpecker est fortement sollicitée par un jeune à venir le nourrir. Le rouge ornant son front disparaîtra d'ici quelques semaines. Les jeunes sont très bruyants et leurs cris facilitent grandement la localisation de la cavité. Lorsque la femelle revient à proximité du nid, elle émet des petits cris afin d'aviser la marmaille que le repas est prêt. Et devinez quoi ? Comme par hasard, le trou était dirigé sud est.

Ce mâle de Pic à dos rayé / Picoides tridactylus / Three-toed Woodpecker a vite répondu au tambourinement de son espèce émis par mon système de son Foxpro. Contrairement au chant qui est dévolu au mâle seulement, le tambourinement est l'apanage des deux sexes. J'ai été très surpris lorsqu'une femelle est venue tambouriner devant moi. C'est un fait que j'ignorais jusqu'à cette observation. Les "pics à dos" ont ceci de particulier qu'ils ont 3 doigts au lieu des 4 habituels que l'on retrouve chez toutes les autres espèces de pics. Les pics à 4 doigts sont zygodactyles, i.e. qu'ils ont deux doigts dirigés vers l'avant et les deux autres vers l'arrière. Il arrive qu'ils en dirigent 3 vers l'avant et 1 vers l'arrière lorsque la surface où ils sont agrippés l'exige. Lorsqu'ils le font c'est le doigt postérieur externe qui est dirigé vers l'avant. Chez les pics à 3 doigts, c'est le doigt postérieur intérieur qui est manquant. Nous pouvons voir les 3 doigts sur la photo ci haut et encore mieux sur la photo qui suit. Une femelle de Pic à dos noir est illustrée.



Les interactions virulentes ne se font pas uniquement entre individus de la même espèce. La bataille pour s'approprier les meilleurs sites est souvent vive. Dans certaines parcelles visitées, les habitats propices n'étaient pas légion et les oiseaux étaient très prompts à protéger les bons lieux de nidification. Il arrivait très souvent que plusieurs espèces différentes de pics se présentaient lorsque je m'efforçais de faire réagir une seule espèce en particuliers. C'est ainsi que Pic flamboyant, Pic maculé, Pic mineur ou Pic chevelu se côtoyaient alors, ce qui provoquaient quelques flammèches. Ce branle-bas ne durait heureusement que quelques minutes et le tout revenait à l'ordre lorsque chacun regagnait ses quartiers.

Un Pic chevelu a intérêt à s'éloigner d'un mâle de Pic maculé plutôt agressif.



C'est maintenant au tour d'un Pic mineur de signifier au plus gros Pic flamboyant qu'il n'est pas le bienvenu. Quelques secondes plus tard, David s'envolait et chassait Goliath.

Et voici maintenant le dernier des picidés Québécois rencontrés en forêt boréale, le Grand Pic. C'est toujours une belle surprise que d'en surprendre un dans une thalle de gros feuillus matures. Malgré sa grosseur, il passe souvent inaperçu. Surtout lorsqu'il niche. Il est tellement occupé à nourrir sa marmaille qu'on ne l'entend pour ainsi dire pas. Il en est autrement plus tôt au printemps alors qu'il tambourine et laisse échapper son cri terrorial très caractéristique: "kok kok kok-kok-kok-kok-kok-kok-kok-kok kok". Son tambourinement est lent et sourd et il s'entend de très loin. Souvent, il imite un gros pic néotropical, le Pic à bec clair  / Campephilus guatemalensis / Pale-billed Woodpecker, en émettant un "toc-toc" sonore alors qu'il frappe de 2 vigoureux coups de bec rapprochés une surface d'écorce très dure. Comme tous les autres pics rencontrés durant l'été 2012, le Grand Pic est très territorial lorsqu'il est nicheur.



Les pics tendent à adopter des habitats bien spécifiques et ils sont alors à risque d'extinction quand leur habitat est menacé. Au niveau mondial, la plupart des espèces de pics sont trop peu étudiées par les scientifiques pour déterminer avec certitude si leurs populations augmentent ou diminuent. En Amérique du Nord, en se basant sur les données des BBS (Breeding Bird Survey), nous pouvons voir certaines tendances comme la diminution des effectifs des Pic de Lewis, Pic à tête rouge et Pic flamboyant. Par contre, les Grand Pic, Pic à ventre roux et Pic chevelu connaissent une augmentation de leur cheptel. La seule espèce vraiment en danger présentement en Amérique du Nord est le Pic à joues blanches et sa précarité est dûe à la perte de son habitat.

Et voilà, la forêt boréale Abitibienne aura été bien généreuse pour moi en ce bel été 2012... et mon engouement pour les pics ne s'est absolument pas atténué.




8 commentaires:

sophielabelle.com a dit…

Très très intéressant ! Merci pour ce partage de connaissance. Je me souviens en hiver 2010, ma rencontre avec plusieurs pics avait aussi été mémorable, car elle marquait mes débuts officiels en ornithologie. Les fameux "pics-bois" de mon enfance mythique que j'entendais, mais que je n'arrivais jamais à voir ! Je raconte d'ailleurs ce moment dans le tout premier billet qui a lancé mon blogue.

Laval Roy a dit…

Merci Sophie,

Comme tu aimes les voyages, je suis certain que tu auras l'occasion d'observer et de photographier plusieurs espèces de picidés à travers le monde. L'un des plus mignons que j'ai eu la chance d'observer est le Heart-spotted Woodpecker que l'on retrouve en Asie. Un petit pic noir et blanc qui a la particularité d'avoir des coeurs noirs imprimés sur des plaques blanches au niveau des ailes. Tout à fait adorable. Je retourne avec un groupe en Thaïlande en février prochain et j'espère avoir une chance de le revoir et, chance suprême, de le photographier.

alexandre a dit…

petit article très passionnant, moi qui suit un grand admirateur des pics du monde entier, j'ai réellement apprécié vos commentaires et vos images.
bravo vraiment
Alex et Marie de France

Noushka a dit…

Un grand merci pour ton commentaire sur mon blog, je ne connaissais qu'une partie de ce que tu m'as écrit!
Tu viens de m'apprendre que Shieffelin avait tenté d'acclimater des espèces d'oiseaux mentionnées par Shakespeare!
Faut pas s'étonner des conséquences de telles entreprises! ;-)
Un immense bravo pour cette série sur ces différents pics, autant pour les très belles photos que pour les observations forts pertinentes et passionnantes.
Hélas pour les photos, je vis dans une région où la photographie animalière est difficile, tant pour l'activité incessante des chasseurs (tir sur les grands cerfs ... au moment du brame, navrant) que par le manque d'étangs ou de lacs, sauf les plus importants qui sont alors interdits d'accès, même aux photographes animaliers.
Il me faut 1H30 à 2H00 minimum de voiture pour atteindre des sites potentiels et les oiseaux ne sont pas toujours au RV!
Il y a des Pics vraiment magnifiques chez toi, et avoir 2 espèces sur une photo est fabuleux!
Tes publications aussi m'enchantent!
Un grand merci, mes amitiés et bonne continuation!

Noushka a dit…

PS:
je viens de lire ta réponse à Sophie...
La Thaïlande est une de nos destinations prioritaires avec l'Australie (avons les visas permanents)... quand nous aurons vendu notre propriété dans le sud de la France!
Suis bien impatiente!

Laval Roy a dit…

Merci à vous Alexandre, Marie et Noushka pour vos bons commentaires. C'est très apprécié.

Je sais que vous voyagez beaucoup et que vous avez la chance de découvrir les richesses se retrouvant sur notre belle planète bleue. Vous les documentez de belle façon aussi, chacun selon votre style et c'est toujours très intéressant à suivre.

Au plaisir de se rencontrer un jour, qui sait ? La planète est grande, mais notre passion commune peut mener à ce que nos routes se croisent.

PS Noushka, je te souhaite un séjour prolongé en Thaïlande ou en Australie. Ce sont des pays merveilleux à découvrir.

Noushka a dit…

Un grand merci pour ton commentaire, Roy à propos du fourmilion; j'aime apprendre ce qui se passe chez mes amis surtout quand ils sont sur autre continent en présence d'une nature différente! ;-)
Pour tout te dire, c'est l'imago que je présente ici, et c'est sa larve dont tu as entendu parler qui creuse le fameux entonnoir dans le sable pour piéger ses proies!
Bon, j'espère qu'avec toutes ces "chutes au sol", tu n'as pas trop de bleus! LOL!
Bizzz et à bientôt!

sophielabelle.com a dit…

Wow ! Quel joli pic ce Heart-spotted Woodpecker ! Malheureusement, mon mari étant allergique aux fruits de mer, l'Asie sera un peu plus difficile pour moi. Peut-être que je me permettrai un voyage de groupe ou entre amis alors un de ses 4 ? Concernant les pics, j'ai pu voir au Brésil l'élégant pic champêtre et un joli couple de pics passerin.