vendredi 31 août 2012

Les poules boréales (partie 1)

Les poules ? C'est comme cela que nous les appelions, François Gagnon et moi, lorsque nous partagions nos observations de la matinée, en attente du repas du midi qui mijotait à feu doux sur le poêle au propane.  Mais, faut-il le préciser, ce nom de poule ne s'adresse naturellement qu'aux femelles des gallinacés observables en Abitibi soient celles des Gélinotte huppée / Ruffed Grouse (ou perdrix), Tétras du Canada / Spruce Grouse ou Tétras à queue fine / Sharp-tailed Grouse. Alors que l'observation de ces espèces n'est pas commune au début juin, elle devient plus fréquente trois ou quatre semaines plus tard. En effet, les femelles sont alors beaucoup plus faciles à repérer le long des chemins forestiers tôt le matin ou en soirée. La raison est qu'elles sont accompagnées de leur marmaille qui peut compter, selon l'espèce, de 6 à 14 poussins. Elles les entraînent sur un terrain dégagé où se trouvent à foison les criquets, sauterelles, araignées, fourmis et charançons. Ils se repaissent également de jeunes pousses et de fruits comme les bleuets. Lorsqu'ils deviennent adultes, leur régime alimentaire se compose d'environ 10% d'insectes et de 90% de végétaux, pour le Tétras à queue fine tout au moins.

À chacun son habitat et son comportement 

La Gélinotte huppée habite principalement les peuplements feuillus et mixtes. L'hiver, elle s'abrite dans les conifères où le couvert dense l'aide à se protéger des intempéries.

Je surprends cette gélinotte le 7 mars 2012, à la Base de Plein Air de Sainte-Foy, alors qu'elle s'abrite dans un conifère, haut perchée, bien à l'abri des intempéries et du vent qui font facilement chuter la température de plusieurs degrés en peu de temps.

On la rencontre dans les lisières des forêts, les clairières, les ravins ainsi que les rives des cours d'eau bordés d'aulnes ou de saules. Elle fréquente aussi les lieux perturbés en forêt. L'abattage, le brûlage et les perturbations naturelles dans le tissu forestier créent des habitats qui lui permettent de satisfaire ses différents besoins en alimentation et en abris. Sédentaire et plutôt solitaire, la gélinotte passe toute sa vie dans un domaine habituellement inférieur à 100 hectares (247 acres). À l'intérieur de celui-ci, le mâle défend, au printemps, un territoire d'accouplement dont la superficie atteint 6,7 hectares (Archibald, 1975). La femelle, pour sa part, défend seulement l'espace immédiat de son nid (Maxson, 1978). Au Minnesota (USA), la densité de population des mâles atteint 2,5 par kilomètre carré dans une forêt de conifères et 25 individus au kilomètre carré (2,5 individus par 10 hectares) dans une forêt de peupliers (Gullion, 1990).



Chez la Gélinotte huppée, le mâle est polygame, i.e. qu'il s'accouple avec plusieurs femelles. Lors de la pariade au printemps, pour établir son autorité auprès de ses congénères et attirer des femelles en vue de l'accouplement, il tambourine, juché sur un tronc d'arbre renversé ou sur tout autre support similaire. Ce tambourinage débute après la fonte des neiges et atteint son intensité maximale à la fin d'avril et au début de mai (Gullion, 1967). Il est aussi émis à d'autres périodes de l'année, spécialement à l'automne, par des mâles résidents et par des individus juvéniles en quête d'un domaine, qui défient ainsi des mâles déjà établis (Johnsgard, 1989). Lorsqu'une femelle se présente à un mâle, celui-ci parade, la queue en éventail et la collerette déployée.

Après l'accouplement, la femelle fait son nid sur le sol à la base d'un arbre, d'une souche, d'un rocher ou à l'abri d'un bosquet. Le nid est simplement composé d'un tapis de feuilles et de quelques plumes (Bump et al, 1947). Au Québec, sur une période de 15 jours, la femelle pond une dizaine d'oeufs qu'elle couve de 22 à 24 jours. Elle peut pondre une seconde couvée si la première est détruite au début de la période d'incubation. Le mâle ne joue aucun rôle dans les soins parentaux. Les poussins quittent le nid moins de 24 heures après l'éclosion, accompagnés de la femelle. À l'âge de 10 jours, ils peuvent voler sur de courtes distances pour fuir les prédateurs ou les dangers potentiels.

Cet oisillon de Gélinotte huppée a plus de 10 jours car il peut facilement s'envoler pour rejoindre les premières branches des arbres avoisinants. On peut le différencier du poussin du Tétras du Canada par ses dessous rayés et le début de crête qui se dessine à la base du front.

Les jeunes s'alimentent eux-mêmes dès leur départ du nid, mais c'est leur mère qui doit les conduire vers les meilleurs endroits d'alimentation. Elle est à la fois leur guide et leur protectrice. Les dangers sont bien réels et constants. La femelle, pour les protéger, essaie de détourner l'attention de l'intrus de multiples façons, selon la distance séparant les oiseaux de la source du danger. Je vais partager avec vous une expérience vécue le 9 juillet 2012 en Abitibi, dans la parcelle 17PQ75, alors que ma route croise celle d'une gélinotte. Elle commence d'abord par se montrer ostensiblement. Son but est sans équivoque: pendant que le prédateur que je représente à ses yeux se concentre sur elle, il ne prend plus garde à ce qui se passe autour. Les poussins peuvent alors se mettre à l'abri dans la végétation sans coup férir. Je feins de ne pas flairer son jeu en m'avançant vers elle. Débute ensuite une poursuite chorégraphiée au quart de tour. Deux pas de ma part en induisent 6 de la sienne. Je m'arrête, elle s'arrête. Je repars, elle repart. Je presse le pas et elle détale, mais en demeurant toujours à l'affût de mes gestes. Elle s'assure de garder une distance sécuritaire en tout temps.

Une poule de gélinotte bien au fait de ma présence. Elle s'assure de mon attention afin de m'attirer le plus loin possible de ses poussins.

Je persiste à continuer et me voilà bientôt arrivé au bord du boisé. Elle s'est faufilée dans la végétation sans même faire frémir un brin d'herbe et, moi, je me retrouve avec mon petit bonheur. Mais où est-elle passée ? Impossible de voir quoi que ce soit devant un tel mur de feuilles et de centaines de branches. Je m'avance lentement, j'écarte quelques branches et je me penche pour scruter le sous-bois. Je la retrouve à quelques mètres seulement de moi. Elle me regarde, l'oeil exorbité, la crête relevée, la collerette gonflée et la queue étalée.

Voici la phase deux de la confrontation alors que l'oiseau se fait gros, sort tous ses attributs afin de m'impressionner et il ajoute même des sons qui font penser à des plaintes d'un animal blessé.

Je reste d'abord immobile et je décide de faire quelques pas vers elle. Mon but n'est pas de la harceler inutilement, je veux juste connaître son comportement et voir jusqu'où elle peut aller pour me faire fuir cet endroit. Elle fait alors entendre un chuintement, un espèce de miaulement plaintif, qui ferait croire à quiconque qui ne verrait pas l'oiseau qu'il pourrait s'agir d'un animal en mauvaise posture et prêt à tout pour se défendre. Cet oiseau n'est vraiment pas de bonne humeur. Je recule lentement et je m'éloigne en me dirigeant un peu plus loin dans ce même chemin. En revenant au même endroit, environ 20 minutes plus tard, je tombe encore sur la même femelle et j'aperçois également 3 poussins à ses côtés. En me voyant, m'aurait-elle reconnu ?, elle fonce directement sur moi et elle s'arrête à environ 2 mètres. Voici la photo que j'ai pu en faire, dans des circonstances plutôt inhabituelles.

Sans doute la phase 3 de la confrontation. Je ne vois pas comment l'oiseau pourrait aller plus loin et se mettre lui-même plus en péril que ça.  L'oiseau se trouve à 2 mètres de moi, bien à découvert.

À suivre dans un prochain billet: mes rencontres avec le Tétras du Canada et le Tétras à queue fine.


lundi 20 août 2012

Les pics boréaux

Les pics ont toujours exercé sur moi une grande fascination. Peu importe l'endroit où je me retrouve sur la planète, je les reconnais bien souvent juste en observant leur vol ondulant et leur façon bien particulière de terminer leur envolée en s'agrippant à l'écorce d'un arbre. Et que dire du tambourinement caractéristique à chaque espèce et qui est la marque de commerce des picidés. Des 218 espèces différentes réparties en Amérique, en Eurasie et en Afrique, la forêt boréale Québécoise n'en accueille que 7. Ce sont principalement des insectivores qui peuvent à l'occasion se nourrir de fruits, de graines (aux mangeoires ou en nature) ou de sève (Pic maculé). Alors que les " pics à dos" (Pic à dos noir, Pic à dos rayé) affectionnent les brûlis et les forêts de conifères matures, les Pic flamboyant, mineur, chevelu, maculé et Grand fréquentent les thalles de feuillus que l'on retrouve en périphérie des milieux ouverts, sur le bord des chemins forestiers, des plans d'eau ou près des habitations. Nos espèces de pics sont différentes sexuellement , mais ces différences sont souvent subtiles et elles s'observent au niveau de la longueur du bec et de la grosseur du corps. La différence de couleur entre les sexes se concentre souvent dans la région de la tête: le mâle arborant une plaque rouge ou jaune alors que la femelle en est exempte. Et que dire de la "moustache" fièrement portée par le mâle du Pic flamboyant.


Le Pic flamboyant / Colaptes auratus / Northern Flicker est à mon avis le plus beau et le plus coloré de nos pics boréaux. Son ancien nom de Pic doré lui convenait mieux selon moi. Le rachis des rémiges de la queue montre bien la couleur qui se cache sous sa queue et sous ses ailes. Cet oiseau plutôt brunâtre lorsqu'au repos laisse voir des couleurs et des motifs surprenants lorsqu'il s'envole. C'est d'ailleurs cette espèce qui a amené un certain Roger Tory Peterson à l'ornithologie... on connaît la suite !!! 

En période de nidification, les Pics flamboyants sont très territoriaux et ils n'endurent aucun rival sur leur territoire. Les affrontements sont fréquents, très audibles et ils finissent toujours par la fuite de l'intrus qui ne demande pas son reste. À l'instar de la plupart des autres picidés, le Pic flamboyant possède une bonne variété de cris. D'abord, le cri de contact habituel, un "kiiou" émis pour signifier sa présence à son partenaire ou à des congénères. Quand on le fait décoller, un subtil et doux "bouirr". Quand deux individus sont très près l'un de l'autre, c'est un "wik-a-wik-a-wik-a-wik-a" qui sonne quelquefois comme un "flick-a-flick-a-flick-a-flick-a". Son chant consiste en une longue série de "kek-kek-kek-kek-kek" tous émis sur la même note et pouvant durer une dizaine de secondes. Le rythme du tambourinement peut être variable, de modéré à rapide, et il résonne alors comme plusieurs autres espèces, ce qui rend l'identification par ce seul critère un peu plus hasardeuse. 
Il est quelquefois possible de déterminer le sexe d'une espèce en observant ses habitudes alimentaires. Mâle et femelle du Pic mineur, chez lequel la seule différence structurale est la longueur de la langue, partitionnent les ressources de leur milieu en concentrant leurs recherches de nourriture sur différentes espèces d'arbres à l'intérieur de leur territoire et en utilisant des méthodes différentes: le mâle creusant plus souvent et la femelle sondant en surface avec sa langue.

Le diminutif Pic mineur / Picoides pubescens / Downy Woodpecker est plus souvent entendu que vu en forêt boréale. Son cri en cascade et son tambourinement très rapide et bref signalent sa présence. Le rouge ornant sa nuque est l'attribut du mâle. La masse de plumes située à la base du bec (région frontale) très court de l'oiseau sert d'écran protecteur contre les éclisses de bois qui pourraient venir blesser ses yeux. 

Cette photo montre clairement la différence de dimension du bec entre ce mâle de Pic chevelu / Picoides villosus / Hairy Woodpecker et le Pic mineur illustré plus haut. À remarquer également la touffe de plumes beaucoup plus mince à la base du bec. Les yeux sont tellement éloignés de la pointe du bec qu'ils n'ont pas besoin d'autant de protection.
Les pics localisent les invertébrés sur l'écorce et dans les crevasses à la vue et en se servant de leur langue. Ils repèrent les proies à l'intérieur de l'arbre en écoutant les bruits découlant de leurs activités de déplacement ou d'excavation du bois. Le Pic maculé utilise une autre méthode. Il creuse une série de trous bien alignés d'où suinte la sève de l'arbre. En plus de se nourrir de l'écorce intérieure plus tendre et de la sève, il pourra compter sur les invertébrés attirés par la sève et qui y resteront emprisonnés. D'autres animaux profitent de ces ruissellements de sève tels: mammifères, insectes, autres espèces de pics, orioles, colibris et parulines.


Sur cette photo, nous pouvons voir une femelle de Pic maculé / Sphyrapicus varius / Yellow-bellied Sapsucker posant à côté d'une série de "puits de sève" creusés depuis belle lurette. Les trous sont alignés à seulement quelques millimètres les uns des autres et ils forment un quadrilatère plus ou moins étendu. Cette façon de faire est unique au Pic maculé et il est très fréquent d'en observer en forêt. Dans le cas illustré ci haut, les trous semblent assez imposants, mais l'orifice a sans doute été agrandi en suivant le développement normal de l'arbre.

Durant l'hiver, une espèce non-migratrice comme le Pic mineur se joint souvent à des groupes d'espèces commensales (feeding flocks) qui traversent ponctuellement leur territoire, quittant le groupe aux limites de son territoire.

Les pics tendent à être monogames et territoriaux. La majorité des espèces entretiennent des liens à long terme, mais certaines, dont le Pic maculé, ne s'accouplent que pour une année. Tous les pics nichent dans des cavités qu'ils creusent habituellement eux-mêmes dans du bois mort ou du bois vivant. Un couple peut creuser deux cavités, une pour la nidification et l'autre servant de dortoir à l'automne. Chez certaines espèces, chaque adulte a sa cavité et l'excavation complète prend en moyenne deux semaines. La plupart des espèces qui nichent dans le bois vivant le font dans des arbres à bois mou comme les trembles ou les bouleaux. Le climat affecte l'orientation de l'ouverture de la cavité. En forêt boréale, les cavités sont préférablement dirigées vers le sud est, ce qui permet de profiter de la chaleur du soleil au maximum. Sous des climats beaucoup plus chauds, l'entrée est dirigée vers le nord afin d'empêcher les oeufs de surchauffer à l'intérieur de l'arbre.


Cette femelle de Pic à dos noir / Picoides arcticus / Black-backed Woodpecker est fortement sollicitée par un jeune à venir le nourrir. Le rouge ornant son front disparaîtra d'ici quelques semaines. Les jeunes sont très bruyants et leurs cris facilitent grandement la localisation de la cavité. Lorsque la femelle revient à proximité du nid, elle émet des petits cris afin d'aviser la marmaille que le repas est prêt. Et devinez quoi ? Comme par hasard, le trou était dirigé sud est.

Ce mâle de Pic à dos rayé / Picoides tridactylus / Three-toed Woodpecker a vite répondu au tambourinement de son espèce émis par mon système de son Foxpro. Contrairement au chant qui est dévolu au mâle seulement, le tambourinement est l'apanage des deux sexes. J'ai été très surpris lorsqu'une femelle est venue tambouriner devant moi. C'est un fait que j'ignorais jusqu'à cette observation. Les "pics à dos" ont ceci de particulier qu'ils ont 3 doigts au lieu des 4 habituels que l'on retrouve chez toutes les autres espèces de pics. Les pics à 4 doigts sont zygodactyles, i.e. qu'ils ont deux doigts dirigés vers l'avant et les deux autres vers l'arrière. Il arrive qu'ils en dirigent 3 vers l'avant et 1 vers l'arrière lorsque la surface où ils sont agrippés l'exige. Lorsqu'ils le font c'est le doigt postérieur externe qui est dirigé vers l'avant. Chez les pics à 3 doigts, c'est le doigt postérieur intérieur qui est manquant. Nous pouvons voir les 3 doigts sur la photo ci haut et encore mieux sur la photo qui suit. Une femelle de Pic à dos noir est illustrée.



Les interactions virulentes ne se font pas uniquement entre individus de la même espèce. La bataille pour s'approprier les meilleurs sites est souvent vive. Dans certaines parcelles visitées, les habitats propices n'étaient pas légion et les oiseaux étaient très prompts à protéger les bons lieux de nidification. Il arrivait très souvent que plusieurs espèces différentes de pics se présentaient lorsque je m'efforçais de faire réagir une seule espèce en particuliers. C'est ainsi que Pic flamboyant, Pic maculé, Pic mineur ou Pic chevelu se côtoyaient alors, ce qui provoquaient quelques flammèches. Ce branle-bas ne durait heureusement que quelques minutes et le tout revenait à l'ordre lorsque chacun regagnait ses quartiers.

Un Pic chevelu a intérêt à s'éloigner d'un mâle de Pic maculé plutôt agressif.


C'est maintenant au tour d'un Pic mineur de signifier au plus gros Pic flamboyant qu'il n'est pas le bienvenu. Quelques secondes plus tard, David s'envolait et chassait Goliath.

Et voici maintenant le dernier des picidés Québécois rencontrés en forêt boréale, le Grand Pic. C'est toujours une belle surprise que d'en surprendre un dans une thalle de gros feuillus matures. Malgré sa grosseur, il passe souvent inaperçu. Surtout lorsqu'il niche. Il est tellement occupé à nourrir sa marmaille qu'on ne l'entend pour ainsi dire pas. Il en est autrement plus tôt au printemps alors qu'il tambourine et laisse échapper son cri terrorial très caractéristique: "kok kok kok-kok-kok-kok-kok-kok-kok-kok kok". Son tambourinement est lent et sourd et il s'entend de très loin. Souvent, il imite un gros pic néotropical, le Pic à bec clair  / Campephilus guatemalensis / Pale-billed Woodpecker, en émettant un "toc-toc" sonore alors qu'il frappe de 2 vigoureux coups de bec rapprochés une surface d'écorce très dure. Comme tous les autres pics rencontrés durant l'été 2012, le Grand Pic est très territorial lorsqu'il est nicheur.



Les pics tendent à adopter des habitats bien spécifiques et ils sont alors à risque d'extinction quand leur habitat est menacé. Au niveau mondial, la plupart des espèces de pics sont trop peu étudiées par les scientifiques pour déterminer avec certitude si leurs populations augmentent ou diminuent. En Amérique du Nord, en se basant sur les données des BBS (Breeding Bird Survey), nous pouvons voir certaines tendances comme la diminution des effectifs des Pic de Lewis, Pic à tête rouge et Pic flamboyant. Par contre, les Grand Pic, Pic à ventre roux et Pic chevelu connaissent une augmentation de leur cheptel. La seule espèce vraiment en danger présentement en Amérique du Nord est le Pic à joues blanches et sa précarité est due à la perte de son habitat.

Et voilà, la forêt boréale d'Abitibie aura été bien généreuse pour moi en ce bel été 2012... et mon engouement pour les pics ne s'est absolument pas atténué.




lundi 13 août 2012

L'Abitibi boréale

Me voici de retour après six semaines passées dans la forêt boréale de l'Abitibi, une autre très belle région du Québec que, malheureusement, trop peu de Québécois auront la chance de découvrir. Il faut dire en entrée de jeu que la distance à parcourir pour s'y rendre constitue à elle seule un obstacle sérieux. Il nous faut, à François et à moi, onze heures de route (environ 1 100 km), en partance de la ville de Québec, pour nous rendre à notre premier site de campement situé au nord de La Sarre. C'est dans le cadre du projet de l'Atlas des Oiseaux Nicheurs du Québec que nous sommes embauchés par le RQO (Regroupement Québec Oiseaux) pour aller couvrir dix neuf parcelles de 10 km X 10 km chacune, toutes éloignées en forêt boréale et qui ne seraient vraisemblablement pas couvertes par aucun des milliers d'ornithologues amateurs bénévoles durant les cinq années que dure ce projet d'envergure provinciale.

Dans ce coin de pays, l'été 2012 est extraordinaire du point de vue de la température. Du 4 juin au 13 juillet, nous ne sommes sérieusement embêtés par la pluie et le vent qu'à une couple d'occasions. Ceci nous permet d'optimiser notre présence en forêt avec 34 journées complètes passées en milieu forestier. L'éloignement fait que nous n'avons pour ainsi dire pas de commodité d'hébergement dans les endroits visités (camps forestiers ou pourvoiries). Le camping est à l'honneur jour après jour.

François Gagnon vient d'installer une bâche afin de nous protéger d'une pluie fine et il s'affaire à préparer le repas de fin de journée.

Le fait d'être continuellement en contact avec la nature, de jour comme de nuit, nous assure d'une couverture maximale de la faune présente tout autour. Ceci nous permet de répertorier plusieurs mammifères de dimensions très variées, allant du Condylure étoilé (taupe) jusqu'à l'Orignal. En raison de la courte durée de certaines rencontres, les espèces suivantes échappent à la lentille de ma caméra: Loup (à deux reprises), Ours noir (à 3 reprises), Loutre de rivière (par François seulement), Vison, Renard roux, Tamias rayé et Grande chauve-souris brune (une première pour moi au Québec). Par contre, je peux me reprendre avec d'autres animaux, dont ceux-ci:

Lynx du Canada / Lynx canadensis / Canada Lynx. 10 juillet 2012, parcelle 17PQ67, Abitibi.
Lièvre d'Amérique / Lepus americanus / Snowshoe Hare. 09 juillet 2012, parcelle 17PQ75, Abitibi.
Mouffette / Mephitidae bonaparte / Skunk. 27 juin 2012, parcelle 18UA39, Abitibi.
Porc-épic d'Amérique / Erethison dorsatum / Porcupine. 09 juillet 2012, parcelle 17PQ75, Abitibi.
Orignal (femelle) / Alces alces / Moose. 08 juillet 2012, parcelle 17PQ97, Abitibi.
Castor d'Amérique / Castor canadensis. 08 juillet 2012, parcelle 17PQ97, Abitibi.

Les parcelles couvertes sont traversées par des routes, mais certaines ne sont plus praticables, même avec un véhicule tout terrain. Les coupes de bois et les mines ont déjà été les activités économiques qui expliquent tous ces chemins forestiers ou ces chemins d'hiver qui sillonnent chacune des parcelles. Mais, à certains endroits, ces activités ont été abandonnées depuis quelques décennies et la nature a repris ses droits de plusieurs façons. D'abord, les aulnes et autres feuillus ont vite fait de repeupler les plus anciens chemins de sorte qu'il est très difficile aujourd'hui de les repérer même s'ils apparaissent sur nos GPS. Et même les routes indiquées comme carrossables sur nos cartes peuvent s'avérer inutilisables suite aux inondations causées par les barrages de castor qui font monter le niveau de l'eau des cours d'eau qui croisent ces routes.

Un barrage de castor peut facilement rendre inutilisable une route pourtant bien établie. Parcelle 17PQ67, le 10 juillet 2012.
Ces contingences nous obligent donc à faire la connaissance de l'état de ces routes la veille de nos travaux d'exploration dans chacune des parcelles. Car, avant d'élaborer une stratégie de couverture adéquate, il faut s'assurer que nous pouvons aller partout où les routes indiquées sont censées nous mener. Ce travail engendre de longues journées.

Déroulement typique d'une journée

Lever à 02h30 du matin. En Abitibi, au début juin, il n'est pas rare d'être en dessous de 0° C. Notre record est de - 4°C. Vous savez quoi ?  La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y a pas de moustiques piqueurs à cette température. Pour la mauvaise, elle est facile à deviner, car, à la sortie du camion ou de la tente, le petit déjeuner chaud n'est pas prêt. Il faut tout organiser. Le bonnet de laine sur la tête, les gants et la lampe frontale sont nos principaux alliés pour combattre le froid et le manque de lumière. Même le petit poêle au propane peine à faire bouillir l'eau du café. Mais ces contrariétés sont vite éclipsées par le spectacle de la nature qui nous entoure. Sur un fond de scène extraordinairement étoilé, Vénus et Jupiter jouent à qui sera la plus brillante. Les bruits de la forêt se mêlent aux trilles des Crapauds d'Amérique, aux cris gutturaux des Grenouilles vertes et des Grenouilles des bois  ainsi qu'aux complaintes mélancoliques d'un Plongeon huard ou aux premiers sifflements frileux d'un Moucherolle des aulnes ou  d'un Bruant de Lincoln. Et, certains matins, la pleine lune vient faire pâlir tous les autres astres d'envie. Tout ceci concoure à nous ragaillardir et à faire revivre cette passion de partir à la découverte de toutes ces splendeurs.


Les matins de pleine lune, la lampe frontale prenait quelques vacances... 03 juillet 2012, parcelle 17PR72, Abitibi.

Après le petit déjeuner, nous partons pour rejoindre les sites où nous commençons nos activités. Dans le but de doubler nos efforts, nous ne travaillons jamais ensemble durant la matinée. François utilise le véhicule tout terrain (VTT) pour parcourir les chemins avec accès restreint et je m'occupe des chemins plus accessibles avec le gros camion F150 4X4. De la sorte, nous essayons de couvrir le plus de terrain dans chacune des parcelles en priorisant la couverture de plus d'habitats différents possibles. Nous devons commencer nos points d'écoute ou notre travail d'observation 30 minutes avant le lever officiel du soleil, ce qui signifie aux environs de 04h20. Cette heure change naturellement selon la date et l'endroit où nous nous trouvons. Heureusement, notre GPS nous donne fidèlement cette information. Nous travaillons de la sorte jusque vers 11h00 et nous nous retrouvons à un point de rencontre déterminé le matin même ou la veille. Après avoir chargé le VTT dans la boîte du camion, nous revenons au site de campement pour le repas du midi. C'est à ce moment que nous partageons nos observations de la matinée.

Exemple d'un chemin défait par les crues d'eau et où le VTT s'avère le meilleur moyen pour continuer l'exploration. Il est 17h30 et c'est en vérifiant l'état des chemins que nous avons découvert ce problème. Cette information importante nous a aidé à optimiser notre exploration du lendemain. 06 juin 2012, parcelle 17PQ67, Abitibi.

 Après le repas du midi, nous "essayons" de faire une sieste réparatrice d'une couple d'heures. Je dis bien essayer, car la température du début d'après-midi est bien différente de celle du milieu de la nuit. Il fait souvent 25° C et la tente ou le camion sont surchauffés. Mais qu'à cela ne tienne, la fatigue nous gagne bientôt et les bras de Morphée sont trop accueillants...

Après un repos souvent trop bref, la tente est démontée et nous entrepenons le déménagement vers la parcelle suivante. La localisation de notre prochain lieu de campement est la tâche primordiale lorsque nous entrons dans la nouvelle parcelle. Heureusement, aidé de nos précieuses cartes, François a le don de repérer d'avance les endroits les plus propices à nous accueillir. Il est bien rare que nous passions plus de 30 minutes à rechercher un lieu convenant à nos besoins. L'endroit idéal doit être situé près de l'eau (pour la vaisselle et le bain) et sur un terrain plutôt plat et boisé (pour la protection contre le soleil). À cause du danger des feux de forêt, il nous est interdit de faire un feu de camp. Notre poêle au propane est l'outil parfait pour préparer un bon souper où le spaghetti est souvent le seul mets sur le menu. Vers les 18h30, nous parcourons les routes où nos points d'écoute ont été préalablement déterminés par l'équipe de l'Atlas et nous jetons un oeil également sur l'état des chemins secondaires. Tout ceci peut prendre une heure ou deux selon les arrêts en cours de route. Car nous profitons de cette activité pour ajouter des heures d'observation à la fiche de la parcelle. C'est l'heure idéale pour surprendre une gélinotte ou un tétras avec ses poussins sur le bord de la route ou pour entendre et voir l'Engoulevent d'Amérique en chasse au-dessus de son territoire de nidification.

Cette femelle de Tétras à queue fine / Tympanuchus phasianellus / Sharp-tailed Grouse essaie d'impressionner François Gagnon afin de l'éloigner de ses poussins qui sont tout près. 05 juillet 2012, parcelle 18UA00,  près de Matagami en Abitibi.

Puis de retour au camp, nous regagnons nos quartiers pour une nuit que nous espérons réparatrice. Il est entre 19h30 et 22h00 selon la journée. Si nous connaissons l'heure du lever (02h30), il nous est impossible de connaître d'avance l'heure du coucher. Et nous fermons les yeux en pensant à toutes ces belles rencontres faites au cours de cette autre journée bénie. 

Oups ! J'ai complètement oublié de vous parler des insectes piqueurs... à suivre.